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Walter Stucki ambassadeur suisse Vichy

Pétain, Laval, le régime de Vichy et tous ceux qui furent acteurs de cette période sombre de notre histoire. La collaboration, les collaborateurs, la vie quotidienne sous la botte de l'occupant, les privations, le marché noir...
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Walter Stucki ambassadeur suisse Vichy

Nouveau message Post Numéro: 1  Nouveau message de Christian27  Nouveau message 28 Mar 2025, 07:55

Etant donné que le régime de Vichy représente effectivement l'occupation et la collaboration, j'ai pensé que c'était le bon endroit pour déposer ce texte qui explique les relations entre l'ambassadeur suisse Vichy, Walter Stucki avec différentes personnalités dont Pétain, Laval et aussi des officiers allemands, ainsi qu'avec la résistance lors du retrait des troupes allemandes.
Comme cela est expliqué, il fallait garder un contact avec la France, déjà afin de s'occuper des citoyens suisses en France et en particulier les citoyens juifs.
Vérification faite, Walter Stucki n'est pas inconnu sur le forum
Ce texte est tiré du rapport Bonjour, malheureusement pas disponible sur Internet, comme l'est le rapport Bergier. On se demande d'ailleurs pour quelles raisons.

Edgar Bonjour, Histoire de la neutralité, Vol V, p. 295

Les rapports avec la France partagée


Les relations officielles avec la France de Pétain se limitèrent au début, selon les termes de Pilet, à « des rapports de pitié et d'aide » . L'économie française étant ruinée, il n'y avait guère de relations économiques. Mais les relations politiques ne tardèrent pas à devenir d'autant plus étroites.
Lorsque Stucki, au début de 1942, présenta à Pétain les vœux de Nouvel An du président de la Confédération, et du chef du Département politique, le maréchal donnait une impression d'étonnante vigueur intellectuelle 2. Après avoir exprimé une fois de plus sa grande sympathie pour la Suisse, ainsi que sa reconnaissance, il aborda le sujet de la collaboration avec l'Allemagne : « Je n'ai pas de raisons d'aimer particulièrement les Allemands; ils sont et restent nos ennemis héréditaires. Mais je dois reconnaître sans ambages qu'Hitler, en combattant contre la Russie, a protégé toute l'Europe, donc aussi la France, d'un immense danger. Je suis donc sincèrement disposé à collaborer avec lui pour la nouvelle Europe, pour autant que cela me soit plus ou moins possible. Mais les Allemands manquent malheureusement de sens psychologique et ne peuvent ou ne veulent pas comprendre qu'on ne pourra arriver, dans les formes actuelles, à une collaboration véritablement fructueuse. Comment rendre plausible au peuple français la nécessité de cette collaboration si l'on peut me répondre, à bon droit, que, pour l'Allemagne, cette collaboration a uniquement consisté jusqu'ici à pomper la France dans une mesure extrême, à imposer des charges vraiment insupportables pour l'entretien de l'armée d'occupation et à retenir les prisonniers de guerre dont nous aurions tant besoin... Une stagnation malheureuse et dangereuse se prolonge ainsi dans le domaine de la collaboration, et je ne vois aucune possibilité d'apporter un changement » 2.
Pilet entendait dire aussi de France que l'agression déclenchée par Hitler contre la Russie était une croisade pour l'Europe, et il le crut trop facilement. Les propos de Pétain accrurent en outre le mépris que lui inspirait le précédent régime démocratique. Le maréchal qualifiait ce régime de « pourri » et se plaignait de ce que ses adeptes se fissent de nouveau remarquer. Il me faudra continuer, disait-il, à mener un dur combat contre la franc-maçonnerie, la juiverie, le népotisme et la corruption, et le mener avec aussi peu de ménagements que le combat contre le communisme, qui relève la tête depuis peu de temps. Quand bien même le vieux maréchal ne cherchait à dissimuler ni ses difficultés, ni les graves soucis que lui causait l'avenir de la France, Stucki eut l'impression que ses propos ne trahissaient ni faiblesse ni résignation. Il avait le sentiment d'être en présence d'un homme d'Etat qui savait ce qu'il voulait et qui poursuivait imperturbablement sa route difficile, sachant qu'il pouvait réussir ou faire naufrage-.
Stucki exposait au Conseil fédéral comment le conflit entre Paris et Vichy devenait plus aigu, comment on se plaignait à Paris de l'excès de fermeté du maréchal tandis que, dans la France non occupée, le nombre de ceux qui reprochaient au gouvernement Pétain d'être trop favorable à l'Allemagne augmentait rapidement. Contrairement au gouvernement, qui tenait pour peu graves les revers subis en Russie par les Allemands, ce qu'on appelait l'opinion publique croyait largement à la victoire finale des Anglo-Américains et jugeait que Pétain et Darlan jouaient la mauvaise carte 1.
On apprit à Berne, avec une vive inquiétude, que presque tous les prisonniers de guerre rentrés d'Allemagne étaient acquis au communisme. Selon des informations reçues par le gouvernement de Vichy, l'agitation communiste en Allemagne devait se faire d'une manière aussi poussée qu'habile. Nombreux, disait-on, étaient les cas où des cellules communistes allemandes avaient fait sortir des camps des communistes français pour les ramener en France contre la promesse d'y faire par tous les moyens de la propagande pour le communisme. On entendait sans cesse répéter qu'il y avait encore en France occupée, mais surtout en France libre, d'importants dépôts d'armes clandestins. C'est pourquoi maint Français se demandait si l'on ne devrait pas distribuer des armes à ce qui étaient du côté du gouvernement pour ne pas voir un beau jour celles-ci entre les mains des communistes. L'idée d'un réarmement de la France gagne du terrain, et l'on défend, à ce propos, la thèse que l'Allemagne devrait non seulement autoriser ce réarmement, mais aussi le faciliter pour que des troupes françaises puissent garder la côte occidentale et, le cas échéant, parer elles-mêmes une attaque anglo-américaine. Cela permettrait à l'Allemagne de libérer à l'ouest des contingents importants pour les employer sur les théâtres d'opérations à l'est. Stucki considérait avec scepticisme ces propositions et combinaisons. « Si l'on pense que la très forte majorité de la population française est opposée à l'Allemagne et espère la victoire des Anglo-Saxons, il est réellement difficile d'admettre que l'Allemagne soit disposée à donner la chèvre à garder au loup . »
Le remaniement ministériel d'avril 1942, qui avait été imposé par l'Allemagne et avait fait de Laval le chef du gouvernement, annonçait une détérioration des relations franco-suisses. Laval, mandait Stucki, n'a pas d'intérêt et de compréhension et peu de sympathie pour la Suisse; il ne lèvera jamais le petit doigt pour elle. Darlan, en revanche, a manifesté souvent amitié et sympathie et en a, ici et là, donné la preuve. Le départ du général Laure, le secrétaire général de Pétain, représente aussi une grande perte pour la Suisse .
Parlant des conséquences du remaniement ministériel pour les relations franco-américaines, Leahy, l'ambassadeur des Etats-Unis à Vichy, confia au ministre de Suisse : « Vous êtes un des très rares amis qui nous restent à Vichy. » Le gouvernement américain et particulièrement le peuple américain, ajoutait-il, éprouvent une méfiance insurmontable à l'égard du nouveau gouvernement français. On le croit politiquement capable de tout. Washington s'est cependant décidé à ne pas rompre immédiatement les relations diplomatiques avec Vichy pour ne pas perdre les postes d'observation précieux qu'il a en France, de même qu'en Afrique du Nord. Mais si le nouveau gouvernement devait prêter aide d'une manière ou d'une autre à l'Allemagne, les relations diplomatiques seraient rompues sans délai. Dans ce cas, la Suisse devrait assumer la représentation des intérêts de l'Amérique, ainsi que ceux de la Grande-Bretagne et divers autres pays : Belgique, Hollande, Luxembourg, Yougoslavie, ¬Etats sud-américains.
Il se pourrait fort bien, pensait Stucki, que Laval fasse les plus grands efforts pour éviter la rupture avec l'Amérique. Il a, disait-il, déclaré tout récemment que sa politique suscitera de l'étonnement en maint endroits. Certes, il défend l'idée de la collaboration avec l'Allemagne, mais selon une méthode toute différente de celle de l'ancien gouvernement. Jusqu’à présent, prétend Laval, on a toujours cédé à l'Allemagne. Il est pour la règle du do ut des et jouera ses atouts contre les Allemands. Il empêchera ainsi que la France ne tombe en esclavage et améliorera en même temps les relations avec l'Allemagne. Il désire s'entendre avec les États-Unis mais n'a que mépris et haine pour l'Angleterre. Leahy voyait l'évolution des relations franco-américaines sous un jour beaucoup plus sombre. Il pensait que Laval comptait fermement sur une victoire de l'Allemagne et voulait à tout prix collaborer avec elle. Certes, poursuivait Leahy, le chef du nouveau gouvernement français a affirmé qu'il ferait tout pour conserver l'amitié américaine et il ne voit pas pourquoi les relations ne pourraient pas être maintenues, puisque l'Allemagne n'a exigé aucune aide militaire de la France. Mais à ces allégations s'oppose le fait que ce remaniement sensationnel du gouvernement n'a de sens que si la collaboration avec l'Allemagne devient beaucoup plus étroite. Immanquablement, cela aboutira tôt ou tard à des actes ou des omissions que Washington considérera comme une aide militaire à l'ennemi, et qui entraînera par conséquent la rupture des relations diplomatiques.
Laval tenait, manifestement, à ce que les relations de son gouvernement avec la Suisse n'aboutissent pas à un point mort. Cela apparut déjà dans le fait qu'il choisit comme nouvel ambassadeur à Berne Pierre Pucheu, qui avait montré précédemment, dans ses fonctions de ministre de l'intérieur, beaucoup de compréhension pour la Confédération. Lorsque les Suisses de France eurent à se plaindre des mauvais procédés des préfets et des autorités de police, Pucheu adressa aux préfets une circulaire demandant de traiter les Suisses avec une bienveillance particulière. Dans une conversation avec Stucki, il mentionna ses anciennes relations d'affaires avec le conseiller fédéral Stampfli et parla en termes très chaleureux du travail accompli en commun pour resserrer les liens d'amitié franco-suisse.
En invitant dix journalistes suisses à faire un voyage à Vichy, Laval cherchait également à resserrer les liens d'amitié. L'invitation avait, semble-t-il, un double but : expliquer et pallier l'attitude inamicale de la censure française, obtenir de la presse romande qu'elle accorde à la politique du gouvernement Laval un appui pour le moins non diminué. La délégation, composée uniquement de journalistes romands, fut déjà soumise à la propagande de fonctionnaires français lors d'une courte halte à Lyon, puis dès l'arrivée à Vichy. Durant tout le séjour, la façon d'agir des représentants de la France montra quelle importance ce pays attachait à l'attitude de la presse suisse, tout particulièrement de la presse romande. La Suisse tenait ainsi un atout sérieux. Les journaux romands devaient leur succès en France au fait qu'ils étaient plus étoffés que les journaux français; ceux-ci, en partie à cause de la pénurie de papier, ne paraissaient que deux fois par semaine sur quatre pages, la norme étant de deux pages. Le lecteur français ignorait probablement qu'il avait en main une édition spéciale pour la France, et non pas l'édition originale.
Des réceptions par Laval, puis par Pétain, le 27 juin, constituèrent le « sommet » du voyage. Bien qu'on eût donné la consigne stricte de ne faire aucune mention de cette visite dans la presse suisse, ni dans la presse française, et de ne prononcer aucun discours au banquet, Laval prit la parole pour remercier la Suisse de son appui. Il adjura la presse romande de demeurer bienveillante et exposa brièvement les grandes lignes de sa politique et les difficultés auxquelles il devait faire face. Il dit : « Comprenez ma situation. Je ne travaille que pour la France », ajoutant qu'il avait certainement la tâche la plus difficile imposée actuellement à un homme. Lorsque Stucki lui répondit, on remarqua que Laval manifestait une émotion qui ne pouvait être feinte et qu'il avait les larmes aux yeux.
Stucki saisit cette occasion de rompre à nouveau une lance en faveur de la libre entrée des journaux de la Suisse alémanique, au moins pour les abonnés. Des fonctionnaires du Ministère français de l'information l'appuyèrent, laissant entendre que le ministre Marion était seul à prendre obstinément parti pour la demande des Allemands concernant l'interdiction des journaux de la Suisse alémanique. Laval déclara : « Je veux voir ça. » Les choses ne furent néanmoins pas réglées de manière satisfaisante, ce qui permet de penser que les Allemands se montrèrent intransigeants. La délégation fut reçue le même jour par le maréchal Pétain, chef de l’État. Il fit assurément une forte impression sur les journalistes suisses, qui constatèrent, eux aussi, combien il était alerte, élastique et vif d'esprit.
Plusieurs journalistes suisses conversèrent avec des représentants du Ministère français de l'économie et des finances au sujet de la façon don: la presse suisse était traitée en matière de clearing et exprimèrent le vœux de voir abréger les délais. Ils soutinrent que la production intellectuelle suisse, manifestée par les journaux et les livres, ne devait pas être traitée au clearing comme une marchandise, mais jouir d'un net avantage. Prié d'appuyer ce vœu, Stucki répondit qu'il ne le ferait que si les journaux et les livres suisses pouvaient être vendus en France sans avoir subi c: suppressions ou autres modifications. Il ne peut, disait-il, être question d'un appui de ma part tant qu'une production intellectuelle aussi importante que celle des journaux de la Suisse alémanique ne peut même pas atteindre les abonnés en France et qu'on oblige presque les principaux journaux romands à modifier leurs informations et commentaires sous surveillance française.
Dans l'ensemble, ce voyage donna l'occasion d'établir d'utiles contacts personnels et de porter une fois de plus les desiderata suisses devant les plus hautes autorités et de très importants organes d'exécution. Pour les journalistes romands, il a été assurément intéressant, car il leur a permis d'éprouver personnellement et directement les conditions existant en France et de faire la connaissance du chef de l'Etat et du chef du gouvernement .
Pilet apprit tôt après que la résistance opposée par la France à l'entrée des journaux alémaniques venait du « voisin ».
Durant les premiers mois de son gouvernement, Laval ne fit pas de concessions importantes aux Allemands, ce qui lui valut de raffermir sa position dans le pays et d'éviter la rupture avec les États-Unis. Berlin ne lui donna rien; au contraire, les Allemands firent tout leur possible pour rendre plus épineuse une situation qui n'était déjà pas facile. Dans les milieux allemands de Paris, on exprimait toujours plus librement le mécontentement qu'il suscitait et on parlait déjà de la nécessité de le remplacer. Cela ne manqua pas de l'influencer. Il essaya de sauver sa position par de petites concessions aux Allemands. Ce coup de barre était net et eut malheureusement quelques effets sur diverses questions pendantes entre la Suisse et la France : transit de journalistes suisses désirant se rendre en Angleterre, importations de journaux suisses, question des juifs. Relevant que les vœux de la puissance occupante étaient pour lui des ordres et qu'il n'y pouvait rien, Laval changea aussi de langage â l'égard de Stucki. Plus tôt, il avait cependant affirmé qu'on s'en tenait strictement aux conditions d'armistice et que les Allemands devaient offrir une contre-prestation pour ce qu'ils demandaient en plus .
Mentionnant les mesures sévères prises par la France à l'égard des juifs, Laval affirmait au ministre de Suisse qu'il y était contraint par les Allemands. Dans les milieux bien renseignés, on mettait en doute cette assertion; on pensait que Laval s'était laissé amener à éprouver une haine fanatique envers les juifs et prenait toutes les mesures de son propre chef. Bien que la presse ne publiât guère d'informations sur ces mesures, elles étaient connues de la population et causaient un vif émoi. A vrai dire, Laval déclarait au ministre de Suisse qu'il n'approuvait nullement la brutalité dont la police s'était souvent rendue coupable; mais il devait bien porter la responsabilité de tout. L’Église catholique protesta avec une extrême vigueur. L’Église protestante s'associa à cette manifestation. Le pasteur Boegner, que Stucki rencontra immédiatement après son entrevue avec Laval, ne dissimula pas l'indignation que lui causait le comportement du chef du gouvernement. Il y eut aussi les protestations de tous les milieux de gauche. Les États-Unis et le Vatican intervinrent par la voie diplomatique. Laval répondit au chargé d'affaire des États-Unis que ce pays ferait mieux d'accueillir les émigrés juifs, notamment leurs enfants, que de donner des leçons de morale à 1a France. tint des propos du même genre à Stucki. Les États-Unis se déclarèrent alors prêts à accueillir sis mille enfants juifs abandonnés. L'Allemagne fit cependant opposition, prétendant que ses ennemis se serviraient de l'affaire à des fins de propagande. Toutes les protestations, déclara Laval à Stucki, me laissent complètement indifférent; je poursuivrai tout droit mon chemin. Très ému, un des plus fidèles collaborateurs de Pétain dit à Stucki : « Même un chef de gouvernement n'a pas le droit de falsifier devant l'histoire et devant le monde le visage noble de la France . »
Les mesures prises par la France contre les juifs, mesures doublées d'une propagande antijuive très poussée dans les journaux, n'épargnèrent pas les Suisses de race juive. Le 12 juin 1941 déjà, une petite question du conseiller national Ernest-Paul Graber avait signalé les tracasseries d'ordre économique dont étaient menacés les juifs. Le Conseil fédéral répondit le 29 septembre 1941 qu'étant d'ordre public, la législation française sur les juifs s'appliquait aux juifs étrangers, et par conséquent aux juifs suisses. Les représentations suisses, était-il ajouté, s'efforceront de venir en aide aux israélites suisses dans les limites des lois et des règlements du pays de résidence. Mécontente de cette réponse, la Fédération suisse des communautés israélites adressa au Conseil fédéral, le 8 décembre, une requête accompagnée d'un avis de droit détaillé. Elle soutenait que le traité d'établissement de 188? donnait à la Suisse le droit d'exiger l'égalité de traitement pour tous ses ressortissants vivant en France, donc aussi pour les juifs. Le Conseil fédéral maintint cependant sa thèse. Au début de l'année suivante, Stucki discuta à fond cette question difficile et délicate avec le commissaire général aux affaires juives en France. Stucki s'étant référé au traité d'établissement de 1887, le commissaire général lui répondit que le traité était dénoncé depuis longtemps et que, caduc sur bien des points, il n'avait plus que peu d'effets. La France, ajouta-t-il, est décidée à sacrifier le traité plutôt que sa législation sur les juifs; elle veut et doit libérer à tout prix son économie de l'influence juive et ne se laissera arrêter par rien pour arriver à ses fins. Stucki demanda alors comment la France traitait les juifs qui n'étaient pas de nationalité suisse. Le commissaire général ayant déclaré que la France traitait toutes les nationalités de la même manière, Stucki protesta, en rappelant les liens d'amitié particulièrement étroits existant entre la France et la Suisse; il obtint une concession : un « administrateur » suisse serait désigné dans des cas exceptionnels et importants .
Le 4 janvier 1943, la légation d'Allemagne à Berne fit savoir au département politique que les juifs étrangers résidant dans les régions occupées de l'ouest, y compris ceux qui étaient ressortissants d’États neutres , seraient soumis désormais à toutes les mesures particulières, telles que le port de l'étoile juive et la résidence forcée. Les autorités du Reich se déclaraient toutefois prêtes à permettre aux juifs ressortissants d’États neutres de s'en aller; un délai expirant à fin janvier leur serait imparti. Ils ne pourraient cependant rentrer au pays que si leur qualité de ressortissant d'un État neutre était prouvée . La communication allemande n'avait pas de quoi surprendre, car le consulat de Paris avait déjà signalé en novembre 1942 que le rapatriement des juifs suisses serait tôt ou tard inévitable. Il s'agissait de deux cents personnes habitant en France, une douzaine en Hollande et à peu près autant en Belgique. Avec zèle, les autorités suisses à Berne, Paris et Berlin s'occupèrent immédiatement de leurs compatriotes durement frappés. Elles obtinrent pour eux l'autorisation de déposer dans les consulats de Suisse le numéraire, les papiers-valeurs et autres objets appropriés. On chercha en outre à empêcher que, plus tard, les autorités françaises n'exigent des consulats qu'ils remettent les dépôts à la « Caisse de dépôts et de consignation », ainsi que le prévoyait la législation française . Chaque rapatrié pouvait emporter jusqu'à 50 kilos d'effets personnels, tels que bijoux et vêtements. De plus, le Département politique chargea le consulat à Paris d'intervenir auprès des autorités allemandes pour qu'elles permettent aussi le rapatriement des juifs suisses déjà conduits dans des camps de concentration. Ici aussi l'intervention du consulat fut efficace. Les détenus furent libérés le 23 janvier déjà. Au nombre de deux cents environ, les rapatriés répartis en deux groupes furent transportés par chemin de fer à Genève, via Bellegarde, les 31 janvier et 1er février. Faute de possibilités de transport, ils durent tout d'abord laisser leurs meubles sur place . Outre cinq paralytiques et quelques malades, le premier convoi comprenait unique¬ment des personnes démunies de ressources, principalement des vieillards et des enfants. Les personnes rapatriées de Hollande et de Belgique voyagèrent isolément . A leur arrivée à Genève, les rapatriés furent ravitaillés puis dirigés sur leurs divers cantons d'origine . Ces gens qui avaient échappé au pire des sorts étaient tout heureux de rentrer au pays, malgré les grands sacrifices qu'ils avaient dû faire. Ils débordaient de reconnaissance et parlaient des autorités suisses comme de leurs sauveurs.
Une année plus tard, tous les juifs demeurés dans la zone nord de la France étaient menacés de la déportation. Lorsque la légation de Suisse à Berlin éleva une protestation auprès des autorités allemandes compétentes, celles-ci répondirent qu'un juif était déchu de son droit au départ dès lors qu'il avait négligé une possibilité de se faire rapatrier. La légation de Suisse maintint que les juifs de nationalité suisse devaient pouvoir rentrer en tout temps au pays. L'attitude des autorités allemandes était, certes, contraire à la conception suisse du droit, mais il fallait bien en tenir compte. Aussi les consuls de Suisse recommandèrent-ils aux juifs suisses de la zone sud de la France de saisir l'occasion de rapatriement qui leur était offerte; s'ils demeuraient sur place, ils se trouveraient très certainement un jour ou l'autre dans une situation fort difficile . Le consulat de Paris réussit finalement à faire sortir cinq juifs suisses d'un camp de concentration et à les rapatrier le 1er avril 1944 avec deux autres juifs. Dix autres juifs suisses de la zone nord demeurèrent détenus ou étaient déjà déportés. Tous les efforts des autorités suisses pour les mettre au bénéfice du traitement prévu pour les juifs suisses de la zone sud se heurtèrent à la résistance des Allemands . Au mois d'août, on réussit cependant à organiser le rapatriement collectif de juifs habitant le Midi de la France, de sorte que ces pauvres gens échappèrent aussi à l'enfer national-socialiste.
En automne 1942 déjà, on se demandait qui appuyait encore le gouvernement français. Les milieux religieux étaient indignés du traitement réservé aux juifs, la classe ouvrière l'était du recrutement obligatoire de main-d’œuvre pour l'Allemagne, et les paysans l'étaient des quantités par trop fortes de produits agricoles qu'il leur fallait livrer. Le gouvernement américain prenait, lui aussi, toutes ces mesures en fort mauvaise part. Stucki avait l'impression qu'on tendait dangereusement la corde, car la population demeurait en majeure partie hostile aux Allemands. La propagande des radios anglaise et américaine ne manquait naturellement pas d'attiser le feu. Sans améliorer les relations avec l'Allemagne, toutes les révérences que le chef du gouvernement faisait aux Allemands détériorèrent les rapports avec la Suisse et les États-Unis . Dans les milieux de l'ambassade d'Allemagne à Paris, on déclarait ironiquement qu'à présent l'Allemagne attendait seulement trois choses de la France : qu'elle livre des denrées alimentaires et des matières premières, fournisse de la main-d'œuvre sur son territoire et en Allemagne et donne la certitude que la haine de Laval pour l'Angleterre empêche tous les coups tordus .
Stucki ne se lassait pas de rappeler au chef du Département l'attitude antiallemande du peuple français. Il lui signala qu'un ami commun avait dit récemment au maréchal : « Toute la France souhaite la défaite de l'Allemagne et toute la France demande que le Gouvernement actuel disparaisse. » Pétain, disait Stucki, est particulièrement abattu et découragé ces derniers temps. Le maire de Lyon lui aurait dit : « Toute ma ville est derrière vous aussi longtemps que vous restez dans l'honneur. » Pétain aurait répondu : « Vous n'avez aucune idée comme c'est difficile de rester dans l'honneur.» A Avignon, des délégués de l'organisation paysanne et de la légion lui auraient déclaré : « Nous avons confiance en vous, Monsieur le Maréchal, mais seulement en vous. Nous sommes prêts à vous obéir, mais seulement à vous. Mais il y a des choses que nous ne comprenons pas et qu'il faudrait nous expliquer. » Le maréchal aurait répondu, les larmes aux yeux : « Je dois vous demander une obéissance aveugle, parce que si je vous expliquais tout, je serais pendu . »
Stucki s'inquiétait de l'agressivité que l'Allemagne manifestait à l'égard des journaux suisses, une agressivité qui apparaissait aussi dans la Pariser Zeitung du 20 octobre 1942. Il alla voir le ministre allemand Krug von Nidda, qui montrait plus de compréhension pour la Suisse que la plupart de ses compatriotes. Il entendit alors le refrain que l'Allemagne servait jour après jour à la Confédération : La presse suisse passe sous silence ou, au moins, apprécie insuffisamment une chose capitale, à savoir que l'Allemagne, en sacrifiant dans une mesure terrible le sang de ses soldats, sauve du bolchevisme l'Europe et, par conséquent, la Suisse. Krug von Nidda voulut bien mentionner les bons effets de la mission médicale suisse sur le front de l'Est, mais il s'indigna du fait que les journaux suisses accordaient une place prépondérante aux nouvelles américaines et russes et les mettaient en relief par des procédés typographiques. Les journaux suisses, répondit Stucki, traitaient objectivement les nouvelles des deux camps de belligérants, et on ne pouvait imputer à la Suisse le fait que les nouvelles russes et américaines étaient beaucoup plus nombreuses que celles d'Allemagne et d'Italie; le ministre allemand répliqua qu'un rédacteur vraiment neutre veillerait de lui-même à maintenir l'équilibre .
Lorsque des troupes américaines et britanniques débarquèrent dans le nord de l'Afrique le 8 novembre, que la France de Vichy rompit en conséquence les relations diplomatiques avec les États-Unis, que les troupes allemandes, en dépit de la protestation de Pétain, envahirent la France non occupée et que Pétain donna aux troupes françaises l'ordre de résister à l'invasion alliée, les esprits des officiers et des fonctionnaires étaient si agités, les conflits de conscience si graves que de hauts fonctionnaires français vinrent trouver Stucki pour lui demander conseil, tandis que des officiers français se rendaient, dans le même dessein, auprès de l'attaché militaire de Suisse. A titre strictement personnel, les représentants de la Suisse exprimèrent l'avis qu'il fallait, quoi qu'il arrive, respecter la parole donnée par le chef de l’État aussi longtemps que celui-ci tiendrait ferme le drapeau français. Dans de nombreuses conversations avec l'élite même des Français à Vichy, Stucki constatait sans cesse que le maréchal avait perdu beaucoup de son prestige pour n'avoir pas donné l'ordre de cesser le feu en Afrique du Nord au moment où les Allemands, violant la convention d'armistice, franchissaient la ligne de démarcation. Plus personne ne croyait encore à la victoire de l'Allemagne, pas même les diplomates et journalistes des pays proches de l'Axe qui étaient représentés à Vichy. Pour Stucki, il était à peu près certain que, si une personnalité jouissant d'une grande considération à Vichy lançait le mot d'ordre de résister aux Allemands, l'élite française presque entière et une grande partie du peuple le suivraient. Après la victoire américaine en Afrique du Nord, la haine qu'inspirait l'Allemagne se manifesta avec une netteté presque terrifiante.
Immédiatement après l'occupation du port de guerre de Toulon et le sabordage des vaisseaux de guerre français, les communications téléphoniques et télégraphiques avec la Suisse furent interrompues. Stucki fit son possible pour faire rapporter cette mesure inacceptable, contraire au droit international. Quatre protestations auprès du Ministère des affaires étrangères étant restées sans résultat, Stucki demanda, le 30 novembre 1942, une audience auprès du chef du gouvernement et lui exposa de façon détaillée les raisons militant - notamment sous l'angle du maintien du dernier reste de la souveraineté française - pour le rétablissement immédiat des communications. Laval lui donna entièrement raison. Stucki était encore présent qu'il enjoignait d'adresser immédiatement une réclamation aux Allemands. Stucki ne pouvait se libérer de l'impression que cette mesure, ordonnée par l'armée allemande et maintenue en dépit de toutes les protestations, avait été prise parce que les milieux allemands à Paris et la presse parisienne affirmaient journellement que la Suisse était un centre d'espionnage de la pire espèce . Après une semaine de démarches ininterrompues, les communications télégraphiques furent rétablies entre la légation de Suisse et le palais fédéral à Berne.
Le trafic à travers la frontière franco-suisse fut, en revanche, entièrement bloqué. Le 16 décembre, l'Allemagne adressa au gouvernement français une note rédigée en termes extrêmement durs pour l'informer qu'elle interdisait en principe tout trafic à travers la frontière franco¬suisse et la frontière franco-espagnole, de même que tout transit à travers la France non occupée. Des exceptions n'étaient possibles que dans quelques rares cas et ne pouvaient être accordées que par des organes allemands. Stucki essaya d'obtenir au moins l'explication de ces mesures inadmissibles. On lui répondit en haussant les épaules : exigences militaires . Dans le fond, Stucki ne s'étonnait pas qu'on traitât ainsi un régime qui n'avait plus le peuple derrière lui depuis que le chef de l'Etat n'avait élevé aucune protestation contre le désarmement de l'armée française et l'occupation de Toulon, alors que Laval soutenait toujours plus l'idée d'une collaboration sur toute la ligne. Le verrouillage entre la France et la Suisse était ainsi complet. La France n'entretenait plus de missions diplomatiques normales qu'à Madrid, Bucarest et Berne. Au début de mai, quand Stucki pria le chef du gouvernement d'insister avec les représentants de la Suisse auprès des autorités allemandes et italiennes pour que la fermeture de la frontière fût rendue un peu moins hermétique, il rencontra peu de compréhension et de bonne volonté. Laval lui répondit avec vivacité que le blocage était tout à fait justifié et absolument nécessaire, parce que les ennemis de l'Allemagne avaient tissé en Suisse un important réseau d'espionnage qui avait des conséquences fatales pour l'Axe, voire pour toute l'Europe. Stucki rétorqua que Londres et Washington étaient renseignés par les nombreux émetteurs clandestins utilisés encore en France, de même que par les agents passant clandestinement la frontière suisse, bien plus vite et bien mieux qu'ils ne pouvaient l'être par les nombreux Suisses, en général parfaitement inoffensifs, auxquels on refusait le passage de la frontière. Bien qu'il ne fût pas en mesure d'infirmer cette remarque, Laval ne se montra pas disposé à prêter son aide.
Au demeurant, le chef du gouvernement se déclara bien certain que l'Allemagne, parce qu'elle ne pouvait plus escompter une victoire complète, serait disposée, dans son propre intérêt, à laisser vivre dans une indépendance relative les petits États européens et aussi la France. Il se déclara partisan convaincu d'une fédération européenne où, sans doute, l'Allemagne aurait jusqu'à un certain point la haute main, mais où les États membres conserveraient une large autonomie. Une fois de plus, il développa sa thèse avec fougue : l'Europe est menacée du bolchevisme; si l'Allemagne devait être vaincue, ni l'Amérique ni l'Angleterre ne pourraient empêcher les Russes de dominer tout le continent européen; l'Allemagne sacrifie pour ce sauvetage de l'Europe le sang de sa jeunesse. Aussi faut-il considérer comme tout à fait juste que la France vienne en aide, au moins par son travail, aux armes allemandes, dans l'intérêt commun des pays européens. La menace russe est extraordinairement grave .
Stucki apprit de la bouche d'un Allemand haut placé que l'Allemagne n'envisageait une agression contre la Suisse que dans deux cas : si les Alliés devaient débarquer dans le Midi de la France, une armée allemande devrait marcher à travers le jura suisse; si les Italiens devaient renoncer à se battre, l'Allemagne serait obligée d'occuper la Suisse pour s'assurer les cols alpestres. Après les expériences faites au Maroc et en Algérie, l'Allemagne ne laisserait plus jamais à d'autres troupes le soin de défendre des positions stratégiques, mais prendrait ses propres intérêts en main -"
L'attitude des milieux officiels allemands à l'égard de la Suisse se manifesta d'une manière explosive dans les propos tenus par le ministre d'Allemagne à Vichy. Alors que Stucki se trouvait dans sa résidence et qu'on entendit subitement le vrombissement d'avions anglais, Krug von Nidda laissa tomber cette remarque ironique : « Alors, ce sont de nouveau vos amis. » Stucki répondit très calmement que la Suisse n'avait ni amis ni ennemis et que ses ennemis seraient ceux qui tenteraient de toucher à sa neutralité. Cette observation, toute pertinente, provoqua un véritable emportement. Sur un ton toujours plus passionné, Krug von Nidda déversa sur la Suisse les reproches les plus violents. Il est honteux, disait-il, que la Confédération n'ait ni amis ni ennemis dans cette guerre à outrance. La Confédération a sa place à côté de l'Allemagne dans le front contre le bolchevisme et contre l'immixtion des juifs anglo-américains dans les affaires de l'Europe. Au lieu de le reconnaître et d'agir en conséquence, elle condamne à mort et fait fusiller des Suisses allemands désireux de venir en aide au monde germanique en danger. Mais l'assassin de cet homme noble que fut Gustloff demeure impuni. Il y a là une véritable trahison de la cause allemande, et l'on ne saurait comprendre comment la Suisse peut encore soutenir qu'elle est neutre . Par ces propos, le ministre d'Allemagne s'était démasqué involontairement.
On sentait aussi à Vichy que la chute de Mussolini, l'effondrement de l'Italie et l'abandon de la lutte par l'armée italienne représentaient un terrible affaiblissement pour l'Allemagne et un avantage correspondant pour les Alliés. Cela donna à Laval le courage de refuser l'envoi de 500’000 ouvriers français en Allemagne. Toutes les mesures prises par son gouvernement contre les « réfractaires du travail » demeuraient lettre morte, car personne - du maire au gendarme - ne montrait 'e moindre zèle pour rechercher ces jeunes gens et les livrer aux Allemands.
Depuis la débâcle italienne, l'attitude antiallemande du peuple français devint encore plus nette. Les organisations clandestines se multipliaient. Il y avait pour ainsi dire dans toutes les communes des « comités de résistance » qui recevaient presque chaque nuit des armes larguées par des aviateurs anglais et auxquels les instructions du général de Gaulle parvenaient par radio. Ces comités comprenaient des citoyens venant des horizons politiques les plus divers. Les communistes étaient particulièrement nombreux. C'est dans leurs rangs que se trouvaient le plus souvent les « tueurs » et les saboteurs . A côté de ces comités de résistance, qui, semble-t-il, comptaient dans toute la France 100’000 personnes sûres, il y avait de nombreuses organisations purement communistes.
En raison de la tension intérieure qui montait fortement dans tout le pays et qui se manifestait quotidiennement par des attentats, des actes de sabotage et des infractions de toute espèce, le chef de l’État voulut régler sa succession par un « acte constitutionnel ». Derrière le dos de Laval, il décida de faire une concession à l'idée démocratique et prescrivit que, s'il devait décéder, les pouvoirs qu'il avait reçus de l'Assemblée nationale seraient rendus à cette assemblée. Lorsqu'il voulut annoncer cet acte constitutionnel à la radio, le 13 mai 1943, il en fut empêché par la puissance occupante. Pétain reçut alors le ministre de Suisse à titre amical et lui dit plusieurs fois : « Je n'accepte pas que l'on m'empêche de faire mon testament politique. » Je suis, disait-il, profondément inquiet de l'évolution de la politique intérieure et de l'avenir du pays. A mon âge avancé, je dois compter en tout temps avec mon décès. C'est pourquoi je désire pourvoir à ce qu'il y ait en France, dans ce cas, un pouvoir légal qui fasse front contre l'anarchie. Je ne vois qu'une solution, à savoir que la dernière autorité élue par le peuple, l'Assemblée nationale, prenne le pouvoir, encore que je sache fort bien que cette autorité a commis de lourdes fautes et qu'en agissant ainsi je me mets en contradiction avec mes précédentes déclarations. Je ne crois cependant pas qu'il y ait un autre moyen de lutter contre la bolchevisation croissante de la France et de faire contrepoids au comité de libération à Alger, qui devient toujours plus communiste. « Dans d'autres cas, ajouta-t-il, les Français deviendraient de très mauvais voisins pour la Suisse . »
Recevant le ministre de Suisse en audience particulière, le chef du gouvernement lui déclara qu'il tenait le procédé du maréchal pour illégal, notamment parce que l'Assemblée nationale avait décidé en I940 qu'elle donnait « tout pouvoir au Gouvernement sous la signature du Maréchal Pétain ». Les délibérations des commissions montraient clairement que l'approbation du gouvernement et du maréchal était nécessaire pour tout acte constitutionnel et que le maréchal n'était pas habilité à agir seul. Laval considérait que le procédé de Pétain était aussi une impossibilité politique, car il n'était pratiquement pas possible d'organiser une votation populaire, à cause de l'occupation, des prisonniers de guerre et des déportés. La puissance occupante ne permettrait jamais à l'ancienne Assemblée nationale de se réunir, car elle voyait dans les membres de celle-ci les ennemis jurés de la collaboration. Le maréchal s'était laissé entraîner par ses conseillers à commettre une bévue politique, qui n'aurait jamais été commise si lui, Laval, avait été consulté, et cette bévue, il fallait la réparer tant bien que mal .
Les deux documents, l'« acte constitutionnel relatif à la succession du chef de l’État » et l'appel du maréchal aux Français, daté du 13 novembre 1943, que Pétain n'avait pas été autorisé à rendre publics, furent publiés dans le journal de Genève et reproduits ensuite dans de nombreux autres journaux suisses. Cela suscita une vive émotion à Vichy. Dans l'entourage du maréchal, on riait sous cape; dans celui de Laval et en particulier chez les Allemands, on était indigné. Ayant appris de différents côtés qu'on établissait un lien entre cette indiscrétion et sa dernière visite au maréchal - il est clair, disait-on, que la « valise suisse » a rendu de bons services -, Stucki déclara catégoriquement au chef du gouvernement que ces suppositions étaient dénuées de fondement, que les documents n'avaient pu parvenir à Genève par le canal de la légation de Suisse. Dans les milieux proches du chef de l’État, on exprima souvent à Stucki une vive reconnaissance pour le comportement de la presse suisse. Dans l'entourage du chef du gouvernement, on se résigna. .
Sans cesse, les Allemands défendaient devant Stucki l'idée de la nouvelle Europe. Un homme devait maintenant soutenir l'idée avec une intransigeance particulière : c'était le mandataire spécial d'Hitler auprès de Pétain, le ministre von Renthe-Fink : Il faut empêcher que l'Europe redevienne une mosaïque d’États. Ces petits peuples, dont chacun entend avoir sa propre politique étrangère, sa propre monnaie et sa propre politique financière et régler lui-même ses affaires militaires, appartiennent définitivement au passé, car on sait par expérience que cela ne conduit qu'à un morcellement de la communauté européenne. Ce continent doit être organisé et conduit, comme d'autres grands continents. Pour le conduire, il n'y a qu'un peuple qui soit qualifié. C'est le plus fort et le plus capable : le peuple allemand. Douter de la victoire allemande est chose vraiment ridicule. Les Allemands tellement plus capables, dévoués, courageux et patients que les autres peuples viennent a bout de tous leurs ennemis. Les Danois, Hollandais, Norvégiens et Suédois n'ont que peu de compréhension pour la nécessité d'une nouvelle Europe, bien que les Allemands soient disposés à considérer ces gens de race nordique » à peu près comme des égaux et à les traiter en conséquence. Il en va de même de la Suisse. Mais ses journaux se comportent d'une manière si répréhensible que les relations en demeureront troublées pur longtemps. Les autres peuples, comme les Français, les Italiens et les gens des Balkans, sont de qualité inférieure et devront être contraints à se soumettre à l'hégémonie allemande .
Le discours que Pétain fit à Paris au début de mai 1944 et dans lequel, sous la pression de Laval et des Allemands, il introduisit une phrase sur l'hégémonie allemande eut un effet désastreux dans les milieux de patriotes. Dans un entretien avec le ministre de Suisse, Pétain demanda à brûle-pourpoint s'il était aussi de ceux qui le condamnaient à cause de ce discours. Stucki répondit que, comme étranger, il n'avait pas le droit d'exprimer une opinion à ce sujet. Le maréchal lui dit alors : « Ne jouez pas le diplomate, ne répondez pas comme ministre de Suisse, mais dites-moi comme ami ce que vous pensez »; Stucki reconnut alors prudemment qu'il avait aussi été quelque peu surpris par le discours et qu'il n'avait pas bien saisi certains tours de phrase. Le vieux maréchal se montra fort ému et déclara que Stucki n'avait aucune idée des pressions qui s'étaient exercées sur lui, chef de l'Etat à qui on enlevait tous ses vieux conseillers, qui ne possédait pas d'expérience politique et qui avait succombé à une contrainte odieuse. Il s'exprima en termes pleins de haine au sujet de Laval et en particulier de Renthe-Fink. Je sais bien, disait-il, qu'on me reproche de n'avoir pas simplement démissionné dans certaines circonstances. Combien de fois me suis-je posé la question, notamment lors de l'arrestation de Weygand, du franchissement de la ligne de démarcation par les Allemands, en novembre 1942, et du désarmement des troupes françaises. Mais je suis toujours arrivé à la conclusion que si je partais les conséquences pour la France seraient pires que si je restais. Sur un point je ne céderai jamais : je ne quitterai Vichy que si l'on m'emmènera de force. Il demanda alors anxieusement au ministre de Suisse s'il comptait rester avec lui. Stucki lui donna l'assurance que telle était son intention, et celle du Conseil fédéral, aussi longtemps qu'il pourrait, comme maintenant, aller le voir et lui parler librement. Le chef de l’État le remercia avec émotion de cette fidélité .

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Re: Walter Stucki ambassadeur suisse Vichy

Nouveau message Post Numéro: 2  Nouveau message de pentecote44  Nouveau message 28 Mar 2025, 08:22

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Re: Walter Stucki ambassadeur suisse Vichy

Nouveau message Post Numéro: 3  Nouveau message de Halhin Gol  Nouveau message 28 Mar 2025, 10:45

Intéressants développements sur la protection par la Confédération des juifs helvètes habitants en France et d'autres pays occupés.
Le reste est plutôt banal même si sont aussi confirmées les relations parfois difficiles entre les représentants de l'Allemagne et Stucki.
"We shall fight on the beaches, we shall fight on the landing grounds, we shall fight in the fields and in the streets, we shall fight in the hills; we shall never surrender"

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Re: Walter Stucki ambassadeur suisse Vichy

Nouveau message Post Numéro: 4  Nouveau message de Christian27  Nouveau message 28 Mar 2025, 11:02

Oui effectivement c'est surtout sur le soucis de Stucki de s'occuper des Suisses juifs (Juifs suisses ?) que ce texte est intéressant.
Par contre où Stucki a joué un rôle important ce fut lors de la retraite des Allemands, là on a vu vraiment ce qu'est un véritable diplomate....

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Re: Walter Stucki ambassadeur suisse Vichy

Nouveau message Post Numéro: 5  Nouveau message de Christian27  Nouveau message 29 Mar 2025, 08:33

Edgar Bonjour, La neutralité active pratiquée à Vichy
Vol V, p.315

On me fera encore la remarque que ce texte est....long. Oui mais l'histoire consiste essentiellement à lire, beaucoup lire, sans cela on croit tout savoir uniquement en se plantant devant la tv. Fort heureusement il existe encore des forums où lecteurs et historiens partagent leurs connaissances.

Ce chapitre démontre comment il est possible, grâce à la diplomatie d'épargner un bain de sang et de régler des conflits.

**************

En ces jours d'extrême tension, qui offraient l'occasion de faire de la neutralité un instrument efficace, la Suisse eut la chance d'avoir comme ministre en France un homme de la trempe de Walter Stucki. A Vichy, où il ne recevait souvent pas d'instructions de Berne, il devait prendre lui-même et rapidement des décisions très importantes, qu'il mettait à exécution avec une rare habileté diplomatique, avec intrépidité et, au besoin, avec tout l'allant d'un colonel d'artillerie. Il se faisait une haute idée de la neutralité. Bien que porté à commander, il avait peu de sympathie pour la démocratie autoritaire du régime Pétain et continuait de défendre ses idées libérales. Pétain avait une confiance illimitée dans ce représentant loyal et intelligent de la Suisse, et Stucki, qui reconnut de bonne heure la noblesse de caractère et la situation tragique du vieux chef de l'Etat, le lui rendait par sa fidélité. Des contemporains ont reproché à Stucki d'être resté obstinément fidèle au maréchal accablé par le destin. Leurs après-venants jugent différemment.
Stucki signala plusieurs fois au Conseil fédéral que, pour le cas d'un débarquement des Alliés en France, les Allemands avaient l'intention de faire résider le chef de l'Etat français à Paris ou dans les environs afin de l'avoir sous leur coupe mieux qu'à Vichy. Le maréchal, qui connaissait cette intention, déclara plus d'une fois et expressément qu'il ne quitterait jamais Vichy de son plein gré et qu'il ne partirait qu'en prisonnier. En mai 1944 encore, il renouvela cette affirmation de façon très nette devant Stucki.
Peu de jours plus tard, le mandataire d'Hitler, von Renthe-Fink, informa le maréchal que l'Allemagne tenait pour probable un très prochain débarquement ennemi. Il est par conséquent nécessaire, disait-il, que le maréchal quitte Vichy dans les trois jours et se rende dans un château, à Voisin près Rambouillet. L'Allemagne ne pourrait pas garantir sa sécurité à Vichy, car, par suite des dernières dispositions prises par la Wehrmacht, il n'y a plus qu'une compagnie de soldats allemands dans le voisinage immédiat de la capitale provisoire. Pétain répondit qu'on n'avait pas à se préoccuper de sa sécurité et qu'il ne quitterait pas Vichy volontairement. On lui expliqua alors très clairement qu'il s'agissait d'un ordre formel et qu'il serait fait au besoin usage de la force, avec beaucoup de répugnance, il est vrai. Pétain s'inclina et quitta Vichy en présence d'un grand concours de population.
La thèse officielle du gouvernement français, que l'ambassadeur Rochat exposa très habilement au ministre de Suisse, était la suivante : Le chef de l'Etat se rend provisoirement à Voisin; Vichy reste le siège du gouvernement. Suivant les déclarations qui lui ont été faites, le maréchal continuera d'exercer comme jusqu'à présent ses fonctions de chef d: l'Etat. Il peut, de Voisin, se rendre dans d'autres localités, il peut aussi aller à Vichy et recevoir des diplomates étrangers. Il a compris la nécessité de donner suite passagèrement à un vœu allemand. Juridiquement, politiquement et diplomatiquement, la situation reste inchangée. Le gouvernements amis sont instamment priés de ne tirer aucune conséquence d'ordre diplomatique. - La thèse allemande était celle-ci : Nous n'avons pour ainsi dire plus de troupes dans les environs de Vichy. Il est fort à craindre que des aviateurs ennemis n'enlèvent le maréchal par un coup de main et que, dans le cas d'une invasion, le maréchal, dont nous ne connaissons que trop bien les sentiments profondément anti¬allemands, ne recommande au peuple français, en usant d'un émetteur clandestin installé d'avance, de résister aux troupes d'occupation et de collaborer avec nos ennemis. Ce sont là deux dangers qu'il faut en tout cas éliminer. Le maréchal considérait les choses comme suit: Fidèle mes déclarations répétées, j'ai quitté Vichy contre ma volonté et sous la plus grave menace d'un recours à la force. Je suis un prisonnier. Je n’ai pas la possibilité matérielle de le dire au peuple français, mais je voudrais que la vérité fût connue.
Stucki ne dissimula pas au corps diplomatique qu'il considérait que le maréchal était en fait prisonnier et que le Conseil fédéral pourrait tirer de ce fait certaines conséquences. Il manda cependant à Berne qu’il jugeait indiqué de rester pour le moment à Vichy, ce qui lui fut accordé.
Entre-temps, une grande vague d'arrestations submergea la France. Tout cela se passait dans le dos de Laval, dont les Allemands, manifestement, faisaient de moins en moins cas. Désormais incapable de vouloir et de décider quoi que ce fût, Pétain se laissait manœuvrer comme une marionnette. Ceci ressort notamment du fait qu'il recevait chez lui les collaborationnistes Henriot et Déat, après avoir souvent déclaré catégoriquement au ministre de Suisse que jamais il ne serrerait la main à « ces tristes messieurs », ni leur adresserait la parole. Aussi paraissait-il de plus en plus clair à Stucki que les Allemands avaient réussi à faire du vieux maréchal un fantoche en lui enlevant tous ses conseillers personnels. D'autre part, il ne saisissait pas bien l'intérêt que les Allemands pouvaient avoir à rabaisser Laval et à le heurter en appuyant ses adversaires les plus résolus .
Stucki se trouvait à Lyon pour y inaugurer le home d'enfants « Les Fougères », donné à cette ville par Zurich, lorsque se répandit la nouvelle que les Alliés avaient débarqué en Normandie le 6 juin 1944. Tandis que l'« armée secrète » et les Allemands restaient tranquilles pour commencer, les « maquisards » proprement dits déployèrent une activité intense et dangereuse. Notamment au centre de la zone sud, où il n'y avait pas ou que peu de troupes allemandes, l'insécurité était grande pour les personnes et les biens. Des bandes de gens fortement armés, en général des communistes ou des anarchistes, largement pourvus d'automobiles, d'essence et d'armes de toutes sortes, attaquaient souvent les villages et les petites villes, où ils déposaient les autorités, prenaient le « pouvoir » et exerçaient des actes de vengeance. La gravité du désordre apparaissait déjà dans le fait que les maquisards lançaient des ordres de mobilisation, c'est-à-dire des ordres de marche qui enjoignaient à des jeunes gens, sous menace de mort, de se présenter à un certain endroit pour être recrutés par le « maquis ». Le même homme pouvait recevoir le même jour deux convocations, l'une pour la milice régulière, l'autre pour le service du travail.
Par suite de ces circonstances, le transport des marchandises par chemin de fer sur la rive gauche du Rhône et sur une bande de 50 km sur la rive droite fut complètement arrêté. Des priorités ne pouvaient être accordées que par la direction générale des chemins de fer à Paris. La question étant de toute importance pour les transports entre Marseille et la Suisse, Stucki fit immédiatement une pressante démarche et chargea aussi le consulat à Paris de chercher à obtenir par tous les moyens une de ces « priorités » pour les marchandises destinées à la Suisse. La légation ne pouvait plus envoyer de télégrammes à ses consulats. Comme il n'était pas possible d'en envoyer à des particuliers, les communications entre les transitaires et les Suisses pour lesquels ils travaillaient durent cesser. Stucki intervint pour que les commissariats suisses de transport de Marseille et Cerbère fussent traités comme des consulats, de façon que les communications avec la Suisse puissent être maintenues par ce canal. Le service de courrier par automobile avec la Suisse fut également mis en question par une décision des autorités militaires allemandes. L'aspect de la ville de Vichy se modifiait considérablement : à la plupart des coins de rue étaient postés des policiers français, abrités par des sacs de sable et armés de mitrailleuses, de pistolets-mitrailleurs ou de fusils. La population était apeurée et déprimée, le ravitaillement fort mal assuré .
Le principal souci de Stucki fut de rétablir coûte que coûte la liaison avec Berne. Les autorités françaises montraient de la bonne volonté mais fort peu d'énergie. Stucki trouva en revanche compréhension et obligeance auprès des autorités militaires allemandes. C'est ainsi qu'il réussit à faire passer des télégrammes par des lignes militaires allemandes, alors que les efforts déployés par l'officier de liaison allemand à Vichy pour obtenir une liaison téléphonique avec Berne demeuraient vains. Stucki fut assez heureux pour obtenir de Berne un émetteur sur ondes courtes. C'était un appareil moderne, de fabrication américaine. Bien qu'offrant des possibilités de communication limitées, il constituait un moyen de liaison rapide entre Vichy et le monde, et même le seul dans les jours critiques. Stucki essaya en même temps de réorganiser une liaison par courrier. Malgré le préavis favorable du commandant allemand à Vichy. les autorités auxquelles celui-ci était subordonné refusèrent de faire accompagner et protéger les voitures du courrier suisse, de même que celles d'autres missions diplomatiques. D'abord réduit par suite de nombreux attentats commis par le maquis sur les lignes de chemin de fer, le trafic des marchandises fut bientôt complètement supprimé, le manque de locomotives se faisant plus fortement sentir de jour en jour. Trois trains de marchandises destinées à la Suisse demeurèrent en panne, si bien que les denrées alimentaires qu'ils transportaient durent être vendues ou pourrirent. La tragédie d'Oradour, ce village dont la population périt fusillée ou brûlée, fit une impression accablante sur le ministre de Suisse. Il trouva la chose si épouvantable qu'il ne voulut pas y croire avant que le maréchal Pétain et le président Laval lui eussent confirmé les faits personnellement et formellement .
Dans la question du ravitaillement de la Suisse par Marseille, cette question qui était une des préoccupations majeures de Stucki, il sembla qu'une solution allait être trouvée. Le 6 juin, Laval informa verbalement le ministre de Suisse qu'il fallait prévoir que les diverses lignes de chemins de fer entre Lyon et Genève resteraient encore longtemps inutilisables; aussi les chemins de fer français avaient-ils demandé l'autorisation de refuser jusqu'à nouvel ordre les marchandises qui venaient de Suisse ou qui devaient y être transportées. Etant donné les très grands intérêts en jeu pour la Suisse, affirma Laval, je n'ai pas donné suite à cette demande; j'ai déclaré, au contraire, que le trafic devait être rétabli, quelles que soient les difficultés. Laval proposa à Stucki de faire passer ces marchandises par Vesoul-Belfort-Bâle. Tout en sachant que des actes de sabotage avaient également été commis entre Lyon et Vesoul, le ministre de Suisse acquiesça immédiatement. Laval donna en sa présence les ordres nécessaires. Le détournement se fit malheureusement attendre jusqu'à la fin des travaux de réparation. Ce fut seulement le 15 juillet que le premier train chargé de marchandises destinées à la Suisse fit le parcours Belfort ¬Bâle. Bloqué à Chalon-sur-Saône, un transport d'enfants suisses de Paris put atteindre Lyon au moyen de camions. Les difficultés s'accumulèrent au point que Stucki donna l'ordre à Paris de renoncer pour le moment à tout transport.
Faisant visite, le 12 juillet, au chef de l'Etat revenu au château de Lonzat, tout près de Vichy, Stucki le trouva très particulièrement déprimé et soucieux. Pétain s'exprima en termes passionnés contre les Allemands, qu'il rendait responsables de tous les malheurs de la France: on ne réussira guère, disait-il, à mettre ce pays à l'abri d'une dévastation totale et d'un chaos complet. Ayant appris qu'un attentat contre Hitler avait échoué, il avait dit : « C'est dommage. » Le lendemain même le ministre d'Allemagne exigea de lui l'envoi d'un télégramme de sympathie et de félicitations et lui présenta, séance tenante, un texte exprimant une grande déférence. En dépit d'une pression extrême, Pétain refusa obstinément et définitivement de donner suite à cette prétention, cependant ¬que Laval télégraphiait à Ribbentrop .
En présence de Stucki, Laval dit au nouvel ambassadeur de France à Berne, dont la nomination avait été publiée dans le journal officiel du 14 juillet, « Moins vous ferez de zèle à Berne, mieux ça vaudra. Vous n'aurez aucune initiative à prendre, vous n'aurez qu'à m'informer. Votre situation sera très délicate, pensez-y. » Stucki inspirait à Laval une confiance croissant à vue d'œil. Le 6 août, celui-ci fit venir d'urgence le ministre de Suisse pour lui déclarer ce qui suit : « J'ai appris par hasard que les Allemands ont l'intention de mettre le maréchal et moi-même en sûreté. Je suis fermement décidé à ne céder qu'à la contrainte la plus forte, mais au moment où cette contrainte s'exercera vraiment, je me démettrai de mes fonctions de chef du gouvernement. Je n'accepterai jamais d'exercer ces fonctions ailleurs qu'à Vichy. Et il est encore moins question que je tente de demeurer à la tête d'un gouvernement français exilé en Allemagne. J'entends rester fidèle à ma politique et n'ai rien à cacher. Je n'irai donc pas à l'étranger ni ne me cacherai quelque part. Mon seul souci est d'éviter, si possible, la guerre civile. Je suis prêt à sacrifier en tout temps ma personne à ce but. Vous pouvez donc être bien certain que si je devais être contraint de quitter Vichy - et je ne tournerai pas autrement le dos à la ville - je ne serais alors plus chef d’un gouvernement mais serais devenu un prisonnier tout ordinaire. II est nécessaire que vous et votre gouvernement le sachiez. » En faisant cette déclaration sur un ton très ferme, Laval était tout à fait calme .
Dans cette situation confuse et obscure, Stucki reçut la visite de presque tous ses collègues, qui, désemparés et coupés de leurs gouvernements, désiraient connaître son avis. Il se prononça contre la convocation d'une conférence des chefs de mission et contre l'idée d'une unité d'action. Il signala en outre que sa position était autre que celle de la majorité de ses collègues et qu'il devait agir soit selon son propre jugement soit selon les instructions de son gouvernement, sans s'occuper de l'attitude des autres chefs de mission. Stucki pensait qu'il fallait considérer comme possible, voire probable, qu'une grande partie des missions diplomatiques existant encore à Vichy désirent se rendre en Suisse ou même essaient de le faire. Pour les pays neutres comme l'Espagne, le Portugal, l'Irlande, la Suède et aussi la Turquie, Stucki estimait que la Suisse ne pourrait pas opposer un refus. Plus délicate était la question dans le cas des diplomates des puissances de l'Axe.
Ayant appris du nonce qu'il existait un projet allemand de transférer dans la région de Nancy, au besoin en usant de la force, non seulement le maréchal mais encore tout le corps diplomatique, Stucki déclara à von Renthe-Fink : une telle manière d'agir serait à tel point extravagante et contraire au droit international que je ne m'y soumettrais en tout cas pas et que je m'y opposerais à outrance. J'ai reçu du Conseil fédéral l'ordre précis de rentrer en Suisse avec le personnel de la légation dès que le chef de l'Etat français devrait quitter Vichy contre sa volonté, car à ce moment-là ce qui resterait de la fiction de l'indépendance et de la souveraineté aurait disparu. Au conseiller d'ambassade Struwe, Stucki demanda un sauf-conduit grâce auquel toutes les personnes dont il prendrait la responsabilité de dresser la liste pourraient sortir de France. Après avoir longuement tergiversé, Struwe promit d'établir le sauf-conduit sans consulter les autorités de Berlin ou de Paris.
Peu après l'entretien du 6 août, au cours duquel Laval avait exposé son attitude au ministre de Suisse, le chef du gouvernement se rendit à Paris et invita instamment le maréchal à l'y rejoindre sans délai pour empêcher, le cas échéant, une véritable guerre civile et une tuerie de Français favorables aux Allemands. Des jours durant, le vieil homme d'Etat se demanda s'il devait donner suite ou non à l'invitation. Il pria plusieurs fois Stucki de lui donner son avis, ce qui causa à celui-ci un grand embarras. Stucki laissa toutefois entendre qu'il considérait que Pétain s'exposerait à un trop grand danger en entreprenant le voyage et en séjournant à Paris sans avoir reçu une très large garantie concernant la sûreté de sa personne. Pétain renonça alors au voyage .
Juridiquement et politiquement, la situation était la suivante : Vichy où résidaient encore deux membres du gouvernement, continuait d'être le siège du chef de l'Etat et du gouvernement. Le chef du gouvernement et les autres ministres se trouvaient à Paris. La confusion régnait dans le corps diplomatique. Toutes les missions paraissaient décidées à rester à Vichy tant que le maréchal y demeurerait. Stucki était prêt à partir dans le cas où le maréchal devrait quitter la ville. Le camion commandé à Berne arriva à Vichy le 15 août et était en état de repartir. Si Pétain devait se rendre en un autre lieu que Paris, il serait, selon sa propre déclaration écrite, un prisonnier. Stucki pensait que, dans ce cas, même la présence d'un chargé d'affaires ne serait pas indiquée .
Les événements dramatiques des jours suivants coupèrent court a toute réflexion supplémentaire à ce sujet. En raison de la grande confiance qu'il avait mise en Stucki depuis longtemps, et tout particulièrement depuis les jours critiques d'août 1944, le vieux maréchal tint à en faire le témoin objectif et intime des derniers jours du régime. Il lui dit très franchement : « Aucun d'entre nous n'est plus sûr de sa vie. On peut nous voler ou détruire nos papiers. Je n'ai aucune possibilité de dire la vérité aux Français et au monde. Une certaine propagande cherchera par tous les moyens, même les pires, à déformer la vérité historique. De tous les diplomates accrédités auprès de moi, vous êtes le seul en qui j'aie une pleine confiance mais aussi le seul qui ait la possibilité matérielle d'informer son gouvernement et, ainsi, le monde. Je vous prie de faire le grand sacrifice d'être à ma disposition, jour et nuit, si moi ou mes collaborateurs jugent nécessaire de vous faire le témoin de ce qui se passe ici. » Stucki pouvait d'autant moins se soustraire à un tel désir que la Suisse était dans son rôle en exerçant une activité protectrice et médiatrice. Il chercha cependant à obtenir que le nonce apostolique, représentant d'une puissance neutre occupant une haute position morale dans le monde entier, soit aussi mis à contribution, ce qui arriva de temps à autre .
Pour renseigner Berne sur les événements historiques du 20 août, Stucki envoya le soir même un télégramme où il exposait notamment ce qui suit : « Ce matin, à 7 heures, les forces armées de la puissance occupante, agissant brutalement, ont arrêté le maréchal Pétain. Elles ont pénétré de force dans son hôtel et sa chambre à coucher. Le maréchal a protesté auprès de moi. Conformément aux ordres reçus, la garde du maréchal n'a pas tiré, car on avait menacé de bombarder Vichy en cas de résistance. A 8 heures, le maréchal fut emmené par les Allemands dans une direction inconnue. Il déclara au nonce et à moi-même, qui fûmes témoins de toute la scène dramatique, qu'il n'était plus en mesure d'exercer ses fonctions de chef de l'Etat et qu'il était prisonnier. Le premier ministre Laval et d'autres ministres ont été arrêtés et se trouvent à Belfort. La puissance occupante avait fait savoir à Laval qu'il devait quitter Paris pour Belfort parce que Pétain s'y trouvait. De même, on informa Pétain qu'il devait se rendre à Belfort, parce que le gouvernement s'y trouvait. Il n'y a plus de chef de l'Etat ni de gouvernement en France... »
Pendant que les événements se précipitaient ainsi, le ministre de Suisse était toujours présent - il ne dormit guère pendant cinq jours - et se tenait à disposition pour des entretiens avec le maréchal, les membres du cabinet, les Allemands, le maquis et le corps diplomatique; il négociait, cherchait à empêcher des conséquences trop rigoureuses, prêtait avec succès ses bons offices de médiateur. Il discernait pleinement le triste jeu que les Allemands jouaient avec Pétain et Laval. Par le rapport qu'il fit à Berne par radio le 20 août, le monde apprit la réalité des faits qui s'étaient passés à Vichy, faits dont Berlin donnait une version tout à fait tendancieuse. Stucki pensait avoir, les 19 et 20 août, rendu aux deux parties - la France et l'Allemagne - des services appréciables. Chose certaine, toutes les personnalités françaises intéressées et le général allemand von Neubronn ne manquèrent pas de lui exprimer en termes émouvants la plus profonde reconnaissance. Dans une situation très difficile et dangereuse, ce général sut se comporter d'une manière chevaleresque, tandis que le ministre von Renthe-Fink réussit à s'attirer non seulement la haine implacable de tous les Français mais encore la désapprobation ouverte et le mépris de ses compatriotes .
Après le départ forcé de Pétain, Berne ordonna à Frölicher de prendre en charge tous les consulats de Suisse en France occupée. Lorsque le ministre de Suisse en informa le secrétaire d'Etat, celui-ci répondit que. selon la conception allemande, le maréchal était seulement empêché d'exercer ses fonctions et que, pour ce cas, le droit public français prévoyait un remplacement par le premier ministre. Je ne crois pas, poursuivit-il, que mes collègues acceptent que les consulats de Suisse soient subordonnés au ministre de Suisse à Berlin, car cela reviendrait à reconnaître une thèse juridique qui n'est pas celle du gouvernement allemand; il s'agit ici, principalement, d'une question entre le gouvernement suisse et le gouvernement français .
En raison des événements à prévoir - et qui se produisirent - Stucki prit contact avec certains représentants de l'« armée secrète ». Il le fit non seulement parce que la majeure partie du territoire que lui et le personnel de sa légation devaient parcourir en voiture pour rentrer en Suisse était aux mains de l'armée secrète, mais aussi parce que ces forces, une fois les Allemands partis, se trouveraient probablement dans très peu de temps à Vichy. Il rencontra ainsi des hommes qui lui firent une excellente impression et qui, pour leur part, exprimèrent le vœu pressant de rester en contact avec lui. Ces relations présentaient encore un autre aspect : à l'exception de celui du Japon, tous les chefs de mission accrédités à Vichy, y compris ceux des Etats de l'Axe, avaient refusé de donner suite à l'invitation pressante à prendre la route de Belfort après le maréchal. L'attitude de Stucki et du nonce a assurément joué un rôle déterminant en l'occurrence. Stucki fut instamment prié par tous ses collègues de rester provisoirement à Vichy pour servir d'intermédiaire entre le corps diplomatique d'une part, les maquisards et, le cas échéant, les troupes américaines d'autre part. Le calme et la dignité manifestés par Pétain dans des circonstances où d'autres auraient perdu la tête ne passèrent pas inaperçus des agents secrets de l'« armée de la résistance », si bien qu'un rapprochement très net parut s'amorcer entre Pétain et de Gaulle. Si les Allemands n'avaient pas laissé à Vichy des blindés et de l'artillerie, Pétain aurait probablement été délivré de leurs mains par les maquisards .
Dans les jours qui suivirent, la médiation de Stucki devint encore plus active. Toute la ville de Vichy vivait dans une atmosphère de fièvre, causée par l'excitation et la peur qu'inspiraient les Allemands et surtout le maquis. Les représentants de l'ancien régime qui étaient demeurés à Vichy, notamment les autorités locales, adjurèrent Stucki de rester pour préserver la ville de désordres graves et d'un bain de sang. Stucki ne pouvait et voulait d'autant moins se soustraire à cette mission qu'il était seul à pouvoir s'en acquitter et que le quartier général des Forces Françaises de l'Intérieur (FFI) lui avait fait savoir qu'on serait très reconnaissant de sa visite et de sa médiation. Stucki entreprit alors, le 22 août, une randonnée aventureuse qui le conduisit très haut dans le Massif central. Durant cinq heures, il y discuta trois questions principales avec les chefs civils et militaires des FFI. L'accord se fit comme suit : 1. La légation de Suisse à Vichy reçoit du maquis un sauf-conduit pour son retour en Suisse. 2. Tout le corps diplomatique à Vichy sera traité conformément au droit international. 3. Les autorités des FFI promettent de collaborer provisoirement avec les fonctionnaires du régime Pétain à Vichy. Stucki avait, visiblement, gagné maintenant la pleine confiance de ces gens.
Du 23 au 25 août, le danger d'incidents graves avec la milice, la Gestapo et les troupes allemandes fut plus grand que jamais. Parlementant sans interruption avec les intéressés, Stucki réussit à conjurer tous ces dangers et, en particulier, à faire comprendre souvent à des colonnes allemandes s'apprêtant à traverser Vichy au cours de leur retraite vers le nord que cela n'était pas recommandable. Le 26 août au matin, la dernière colonne de la SS quitta Vichy précipitamment, y laissant quinze grands blessés, que Stucki prit sous sa protection, et un important matériel, en partie très précieux. A ce moment-là, Vichy risquait particulièrement d'être occupé par les communistes. Sur la recommandation de Stucki, les troupes des FFI firent par conséquent, vers midi, leur entrée dans la ville. A 15h30 la transmission des pouvoirs se fit, dans les formes, à la légation de Suisse, sous la présidence de Stucki. Ce moment tellement redouté ne suscita aucun incident sérieux. Au cours des deux jours qui suivirent, le ministre de Suisse dut intervenir encore plusieurs fois pour dissuader les colonnes allemandes de traverser la ville. Sa mission ne prit fin que lorsque la dernière troupe allemande, venant de Clermont-Ferrand, eut dépassé Vichy à l'ouest.
La gratitude générale, tout particulièrement des autorités et de la population de Vichy, mais aussi des FFI et des autorités militaires allemandes, fut extraordinairement profonde. Stucki avait, en réalité, tenu pendant quelques jours toutes les rênes dans sa main. C'est à ses efforts qu'est dû le fait que le passage d'un régime à l'autre se fit sans effusion de sang. Au cours d'une cérémonie officielle qui eut lieu le 29 août, Stucki et le nonce - qui s'était cependant tenu bien à l'arrière-plan durant tous ces jours - furent nommés citoyens d'honneur. Avec ses collaborateurs, Stucki était pleinement convaincu d'avoir, par toute cette action, travaillé d'une façon presque classique dans l'esprit de la mission incombant à la Suisse et d'avoir accru le bon renom du pays .
A Vichy, la situation restait tendue, car les éléments constituant la gauche purement communiste étaient fort déçus de ce que les choses se soient passées si simplement et de ce qu'ils n'aient pas pu prendre le pouvoir. Ils exercèrent une forte pression sur les FFI, et celle-ci ne tarda pas à entraîner la déposition des autorités locales, des hauts fonctionnaires du Ministère des affaires étrangères demeurés à Vichy, comme des chefs modérés des FFI. Néanmoins, on espérait fermement pouvoir maîtriser la situation jusqu'à l'arrivée des Américains. Il n'était pas permis de parler de Pétain. On supprimait tout ce qui évoquait son souvenir. Il était même injurié dans quelques-uns des journaux qui paraissaient de nouveau. Lors de son allocution à l'hôtel de ville, Stucki considéra comme un devoir tout naturel de rendre hommage au maréchal, ce qui suscita les applaudissements spontanés et prolongés de la plupart des personnes présentes. Les extrémistes étaient, bien entendu, mécontents; ce passage du discours fut supprimé lors de la transmission par la radio et dans les journaux 16.
Pendant plus d'une semaine, Stucki s'efforça en vain d'obtenir d'autorités françaises des renseignements sûrs concernant les conditions qui régnaient dans la zone comprise entre Vichy et la frontière suisse, dans la région de Lyon et de Mâcon. Des rapports de reconnaissance concluaient qu'une importante colonne de voitures ne passerait en tout cas pas sans de gros risques, mais que quelques voitures suisses pourraient probablement traverser le pays. Aussi Stucki envoya-t-il le 2 septembre deux courriers à Genève, avec le camion complètement rempli. Le 7 septembre, une colonne de vingt voitures de la légation, ornées du drapeau suisse, suivit l'ancienne avenue du Maréchal-Pétain, sous les acclamations de la population. Stucki, accompagné du nouveau préfet et d'officiers supérieurs, passa devant les troupes, après quoi celles-ci défilèrent devant le drapeau suisse. La colonne suisse traversa le seul pont rétabli à Lyon et atteignit sans dommage la frontière suisse vers cinq heures du soir. Depuis les événements des 19/20 août, le Département politique considérait la mission de Stucki comme terminée. Il entretenait déjà depuis quelque temps des relations avec les Français à Alger. Walter Stucki devint chef de la division des affaires étrangères, tandis que l'ancien titulaire du poste, l'intelligent Pierre Bonna, le plus souvent malmené par Pilet, était nommé ministre en Grèce. Carl J. Burckhardt fut nommé ministre en France après quelques péripéties .
Lorsque le théâtre des opérations se rapprocha de la Suisse et que les fronts s'immobilisèrent près de Belfort, 14 000 enfants avec 2000 mères de cette région furent évacués en Suisse entre le 16 septembre et le 10 novembre. Le Conseil fédéral offrit de pourvoir à l'évacuation en France, par la Suisse, de 100’000 à 150’000 personnes de la région de Belfort, dont la situation empirait sans cesse. Mais le gouvernement allemand ne donna aucune suite à cette proposition . En 1945, la Suisse. qui avait déjà accueilli plusieurs centaines d'habitants de diverses régions de France, offrit encore l'hospitalité à 10’000 enfants de Mulhouse. Le 24 avril, rentrant de captivité avec une petite suite, le maréchal Pétain traversa la Suisse pour comparaître devant ses juges. Il avait dû signer une déclaration aux termes de laquelle il se conformerait strictement aux instructions données par les autorités suisses au sujet de son transit. En accord avec sa demande pressante, il put rencontrer Walter Stucki, qui l'accompagna jusqu'à la frontière . Le Conseil fédéral rejeta une demande de transit et d'asile pour Laval .
La France de 1945, celle du général de Gaulle, n'oublia pas les bons services rendus par la Suisse. Dans un discours prononcé le 21 juin, le ministre des prisonniers de guerre exprima les sentiments que voici : « Le fait que, d'une façon générale, nos prisonniers de guerre sont rentrés en très bonne forme est un vrai miracle. Nous devons ce miracle au Comité international de la Croix-Rouge et à la Suisse. Nous le devons aussi à la convention de Genève, dont l'amélioration à la lumière des expériences de la guerre est une tâche des plus urgentes et importantes. » Se référant à ce discours, Bidault, ministre des affaires étrangères, déclara : « C'est le moins que nous puissions faire. Nous ne pourrons jamais nous acquitter de notre dette de reconnaissance . » Quelques jours plus tôt, il avait employé des termes de gratitude en évoquant la profonde « francophilie » du peuple helvétique, en particulier en Suisse alémanique, où les sentiments étaient fort différents de ce qu'ils avaient été lors de la première guerre mondiale. Bidault ajouta que la neutralité suisse avait été chose précieuse pendant le conflit, notamment par les œuvres humanitaires qu'elle avait permises. Exprimant une opinion courante après la guerre, il se hâta cependant de dire : « Hélas, dans un prochain conflit, cette neutralité ne pourra être maintenue. » (cela se précise en effet de plus en plus actuellement)
Non seulement les relations politiques, mais aussi les relations culturelles subsistèrent pendant toute la guerre. Des conférenciers, des acteurs et des auteurs français faisaient entendre en Suisse la voix de la France asservie; la pensée française indépendante se réfugiait dans le pays voisin, la Suisse libre. Des écrivains et des poètes français qui ne voulaient pas se soumettre à la censure et les classiques français trouvaient en Suisse des éditeurs soigneux et courageux : « Bannis de France, ils renaissent là-bas toujours plus vrais, plus goûtés... Leurs sentiments de gratitude rejoignent ceux des vivants... Les uns et les autres ne cesseront de répéter cette parole plus vraie que jamais : Nous avons maintenant deux patries, la nôtre et la Suisse . »

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