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Limoges en 1944 : ce que racontent les archives allemandes

Pétain, Laval, le régime de Vichy et tous ceux qui furent acteurs de cette période sombre de notre histoire. La collaboration, les collaborateurs, la vie quotidienne sous la botte de l'occupant, les privations, le marché noir...
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Limoges en 1944 : ce que racontent les archives allemandes

Nouveau message Post Numéro: 1  Nouveau message de Loïc  Nouveau message 03 Fév 2025, 03:34

Article de Patrice Herreyre dans Le Populaire du Centre
https://www.lepopulaire.fr/limoges-8700 ... _14634904/

Depuis septembre 2024, l’accès aux archives allemandes de la Seconde Guerre mondiale est facilité par l’ouverture d’un portail de recherche spécifique.
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Des soldats allemands, ou plus probablement des soldats russes servant dans l’armée allemande, faits prisonniers après la capitulation de la garnison de Limoges

Michel Toulet, le président de Renaissance du vieux Limoges, y a découvert de nombreux documents jusque-là ignorés. Ces documents livrent notamment un nouveau regard sur cette année décisive où la guerre est devenue totale en Limousin : l’année 1944.

En se plongeant dans les rapports, produits en grande quantité par les militaires de l’Aussenstelle Limoges, on découvre comment les Allemands ont vécu tous les événements qui ont marqué cette année, du bombardement de Gnome et Rhône en février 1944 à la libération de Limoges, en août. Une véritable mine…

L’Aussenstelle Limoges : un organe de contrôle de l’économie
Les soldats allemands s’installent à Limoges le 11 novembre 1942, après le franchissement de la ligne de démarcation.
Les troupes de combat sont suivies par les services d’occupation, les services de sécurité bien sûr mais aussi les services de contrôle de l’économie. Dans ce dernier domaine, Limoges est d’abord placé sous la responsabilité du Rüstungskommando Clermont-Ferrand. Ce n’est que le 1er octobre 1943, qu’est créé le "bureau détaché" de Limoges ou Assenstelle Limoges.
Ce petit service, qui compte une dizaine de personnes, est commandé par le hauptmann (capitaine) Waldhecker. Son rôle est de surveiller les industries françaises qui pourraient être intéressantes pour l’effort de guerre allemand.

Durant toute son activité, le bureau détaché de Limoges a produit un grand nombre de rapports qui concernent non seulement l’activité des entreprises de Limoges et de sa région, mais aussi l’activité des "Terroristen", la situation politique locale, l’état d’esprit de la population limougeaude, les opérations militaires comme les deux bombardements effectués par la RAF en février et juin 1944.

L’Aussenstelle Limoges produira enfin un rapport détaillé sur la fuite de l’armée allemande, chassée de la capitale limousine en août 1944.

Les industries locales mises en coupe réglée
Dès son installation, l’Aussenstelle Limoges produit des rapports circonstanciés sur l’économie limousine.

"Gnome et Rhône Limoges, décompté de son siège à Paris, a livré 26 moteurs pour une valeur de 26 millions de francs, détaille le rapport de novembre 1943. La société Wattelez a livré pour 1,4 million de francs de caoutchouc régénéré pour sa succursale à Paris…"
Il ne faut pas longtemps au chef de l’Aussenstelle Limoges pour se rendre compte du manque de coopération des entreprises de sa circonscription : "les Français sont lents pour remplir et retourner les formulaires réclamés, ils font traîner les choses en longueur, le pire étant en Corrèze où les soi-disant maquis sont partout et terrorisent le pays".

Le cas des "entreprises S"
Les "entreprises S", pour Speerbetriebe, sont les entreprises sinon protégées, du moins favorisées par les Allemands en raison de leur importance pour l’effort de guerre du Reich. Elles bénéficiaient d’un statut favorable et leurs ouvriers ne risquaient pas de partir au STO.

À la fin de l’année 1943, des formulaires à remplir sont remis aux entreprises susceptibles d’entrer dans cette catégorie. Le journal de l’Aussenstelle Limoges note : "Remise par le commandant à 40 entreprises des déclarations pour les entreprises S. Les chefs d’entreprise ont été invités à l’Hôtel Central à Limoges".

"L’opération a eu un effet d’apaisement, analyse un rapport ultérieur. Un grand nombre de personnes ont repris le travail."
Le capitaine Waldhecker ne semble cependant pas dupe des motivations des chefs d’entreprise. "La distribution des questionnaires se poursuit, écrit-il en janvier 1944. Elle s’étend à de grandes fabriques de meubles, de papier, de textile, de porcelaine et de chaussures, dont le travail est important pour la région mais dont l’intérêt pour l’Allemagne n’est pas toujours clairement visible."

En novembre 1943, l’Aussenstelle Limoges recense 11.104 ouvriers travaillant au profit de l’industrie allemande. Tout en reconnaissant "que la discipline du travail est encore très mauvaise, le nombre des absents monte jusqu’à 25 %".

Des "Terroristen" omniprésents et actifs
Dès ses premiers jours de présence, le capitaine Waldhecker explique que "trois policiers français ont été abattus à Limoges. Dans le bureau de publicité allemand a été découvert une bombe qui heureusement ne s’est pas déclenchée. Dans toute la région, des vols sont commis dans les fermes".
"L’état d’esprit de la population, poursuit-il, est hostile vis-à-vis de l’Allemagne – on ne pouvait pas s’attendre à autre chose – et spécialement à Limoges qui a de tout temps été un bastion communiste."

Attaques et fusillades
Dans son rapport du mois suivant, l’officier est plus précis sur l’action des "Terroristen". "Les attaques et les fusillades contre les politiques et les Légionnaires* sont à l’ordre du jour. Les pistolets-mitrailleurs anglais sont en masse dans les campagnes. Des explosions ont entraîné des [blocages dans les usines]. Il ne fait aucun doute que les terroristes sont dirigés de manière centralisée et que les cerveaux pourraient également se trouver parmi les hauts fonctionnaires."

En décembre, le patron de l’Aussenstelle Limoges explique que "la mise en état de terreur des campagnes est réalisée par des raids, des fusillades et des pillages. Le SD** mène dans la circonscription de Limoges une action pour récupérer les véhicules militaires enlevés".

En février 1944, Waldhecker estime les forces du maquis à "5.000 hommes dans la zone entre Périgueux et Libourne" et constate "la baisse catastrophique de la production industrielle, tant par les attentats que par l’abandon des ateliers par les ouvriers".

Le passage de la tristement célèbre colonne Brehmer, en mars 1944, est salué par Waldecker qui note "une baisse frappante des sabotages". Mais il doute de son efficacité réelle : "dans la Corrèze et la Dordogne, l’action de Brehmer est arrivée à son terme. Mais celle-ci ne devrait pas avoir supprimé l’existence de l’organisation de l’armée secrète".

(*) Les membres de la Légion des volontaires français contre le bolchévisme (LVF).

(**) Sicherheitsdienst ou service de sécurité.

Mai-juin 1944 : le début de la fin
Malgré cela, le capitaine Waldhecker continue à renseigner scrupuleusement ses supérieurs. "Le manque d’eau et la destruction, par le maquis, des centrales électriques et des centres de répartition, écrit-il par exemple le 1er mai 1944, ont entraîné une coupure générale d’électricité […] dans les départements de l’Indre et de la Haute-Vienne."

Au fur et à mesure que les jours passent, l’officier allemand sent que l’étau se resserre sur la ville. Et il le détaille dans ses compte rendus. Le 12 mai, il note qu’un "camion de transport, chargé de quinze boîtes de vitesses pour moteur d’avion, est attaqué et détruit par les terroristes".

Le 6 juin, il estime que "l’invasion près du Havre n’a pas eu encore d’impact dans la région". "Cependant, poursuit-il, le niveau d’alerte 1 est ordonné."

Le 9 juin, le couvre-feu de 21 heures à 6 heures est instauré et Limoges est déclaré territoire occupé. La tension monte d’un cran. "Limoges est quasiment encerclé par de puissantes forces irrégulières, écrit Waldhecker le 13 juin. Toutes les liaisons sont coupées et [la ville] ne dépend plus que d’elle-même."

Travaux de défense
"En toute hâte, note l’officier le 20 juin, une ceinture de défense extérieure est construite tout autour de la ville et une ceinture de défense intérieure est constituée dans la ville autour des principaux bâtiments administratifs, elle est composée de positions de combats maçonnées et de barricades solides."

Le 29 juin, l’Aussenstelle Limoges doit déménager, "pour raisons de sécurité".
Et le capitaine Waldhecker se permet une prédiction qu’il souffle à ses supérieurs. "Les villes sont entre les mains allemandes pendant que la terreur se répand sans entrave dans les campagnes […] Limoges est restée entièrement indisponible pour une production dans l’intérêt allemand […] Sans renforts importants, les départements de la région de Limoges tomberont aux mains des terroristes."

Rien ou presque sur Oradour-sur-Glane
Nulle part, dans les archives de l’Aussenstelle Limoges, on ne trouve de description, ni même d’évocation, des événements du 10 juin 1944, à Oradour-sur-Glane. On peut juste y lire une allusion détournée, datée du 12 juin 1944 : "La division SS part." On ne peut faire plus lapidaire.

Un long et dangereux retour vers l’Allemagne
Pendant que les troupes des maquis enserrent Limoges d’un cordon de plus en plus solide, l’Aussenstelle Limoges continue à faire son travail de contrôle de l’économie. Tant bien que mal.

"Le plan Brandt* ne peut être exécuté, écrit le journal de guerre de l’unité le 8 août, car la voie de Brive à Tulle a été détruite en plusieurs endroits. La réparation nécessiterait six semaines. Quatre trains, avec le matériel et les machines de la manufacture d’armes de Tulle, sont toujours immobilisés."

Le 12 août, le niveau d’alerte est renforcé. L’Aussenstelle Limoges est placé sous les ordres du général Gleiniger. De quasi-fonctionnaires, les membres du bureau de liaison vont devenir des soldats.

Les ordres ne tardent d’ailleurs pas à tomber. "Départ de l’Aussenstelle Limoges pour la caserne Beaublanc en vue de la défense, note le journal de guerre à la date du 17 août. Le capitaine Walhdecker reçoit le commandement de cette unité de cinq officiers, trois employés et vingt hommes."

Le 21 août, le peloton de Waldhecker reçoit l’ordre de se porter sur une position de combat sur la Vienne. "À 17 heures, note un rapport de l’Aussenstelle Limoges daté du 28 septembre 1944, est apparu le capitaine Klose, du bataillon de Landesschützen, et il a décrit la situation comme suit : le général Gleiniger a été invité par un major américain […] à rendre la ville de Limoges. La Sicherheitspolizei, informée de cette demande, s’était tournée vers son état-major à Lyon et avait reçu l’ordre de percer vers l’est (environ 500 hommes). Le capitaine Klose s’y joignait avec les 400 hommes de ses Landesschützen."

L’arrestation de Gleiniger
"Pour obtenir des éclaircissements sur l’autorité de ces ordres, poursuit le rapport, le capitaine Waldhecker s’est rendu à l’état-major de liaison à 19 h 15. Là, on lui a fait savoir que la Sicherheitspolizei avait arrêté le général Gleiniger et que son chef avait pris le commandement. Le capitaine Waldhecker, avec son unité, s’est joint au mouvement en direction de Saint-Léonard."

Pour L’Aussenstelle Limoges, commence alors une longue retraite qui va durer deux semaines pour s’achever en Allemagne.

Guéret est atteint le 22 août à 23 heures, "après des combats incessants". La Sicherheitspolizei, qui avait reçu des ordres de repli, continue le lendemain matin en direction de Montluçon. Le reste de la colonne, les Landesschützen, une compagnie de mortiers, l’état-major de liaison de Limoges, l’unité Waldhecker et l’état-major de liaison de Guéret, ne prend la direction de Montluçon que le 24 août à 20 h 25.

"Le 25 août, écrit le rapport de l’Aussenstelle Limoges, combat devant Montluçon. Malgré l’action de la compagnie de mortiers, la percée est impossible." La colonne finit par franchir le Cher, le 26 août à 2 heures.
Elle entre dans Strasbourg le 2 septembre à 22 heures. Le 5 septembre, l’Aussenstelle Limoges est dissous et son personnel est transféré dans un ersatz-bataillon à Dresde.

(*) Le plan Brandt était destiné à rapatrier en Allemagne tout ce qui aurait pu être utile à l’effort de guerre (machines-outils, matières premières, etc.).



Le travail de Renaissance du Vieux Limoges
Ce dossier n’a pu être réalisé que grâce au travail de Michel Toulet, président de Renaissance du vieux Limoges (RVL), qui a traduit des centaines de documents allemands.
Tous ces documents sont aujourd’hui publiés dans le n° 106 du bulletin de liaison de RVL. Outre ceux qui concernent l’Aussenstelle Limoges, qui forment la trame de notre dossier, on trouve dans ce bulletin les rapports d’Ignaz Hauschild, le commandant du service de l’intendance durant les dernières semaines de l’occupation. On y trouve aussi le rapport de l’Aussenstelle Limoges sur le bombardement de l’Arsenal en février 1944.
On peut se procurer le bulletin de liaison de RVL en envoyant un courriel à l’adresse info@rvl87.com.


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Re: Limoges en 1944 : ce que racontent les archives allemandes

Nouveau message Post Numéro: 2  Nouveau message de JARDIN DAVID  Nouveau message 03 Fév 2025, 09:56

Merci Loïc, c'est très intéressant !
JD
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