Le délégué du CICR le docteur Marcel Junod https://www.junod.ch/fr/marcel-junod/Le docteur Marcel Junod était délégué du CICR pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans son livre
Le Troisième combattant, il décrit ce parcours qui commence en Abyssinie où la population subissait les bombardements italiens et le gaz moutarde, pour finir au Japon où les bombes atomiques lâchées sur Hiroshima et Nagasaki ont mis fin à la guerre. Face à ce désastre humanitaire les Américains débarquèrent au Japon sans le triomphalisme du vainqueur. Le Dr Junod s'était rendu au Japon avant tout pour s'occuper des prisonniers Anglo-Américains.
Le texte ci-dessous est tiré du livre
« Le Troisième combattant » par Marcel Junod, page 258
Quelques jours avant mon départ de Tokio, au matin du Thanksgiving Day, le brigadier général F. Baker, l'un des officiers américains chargés des relations extérieures, me fait savoir que le général Mac Arthur désire recevoir la délégation du Comité international de la Croix-Rouge.
Je me rends à cette audience, accompagné, de Margherita Straehler et de nos camarades Angst et Pestalozzi, qui ont passé toute la guerre au Japon, vécu sous les bombardements, secouru autant qu'ils l'ont pu les prisonniers alliés.
Le général Mac Arthur nous reçoit dans le clair bureau qu'il occupe au dernier étage du Daiichi building. II porte le simple uniforme de l'armée américaine avec un seul insigne formé de cinq étoiles sur chaque épaule. Très droit, il vient vers nous, quittant sa table de travail. Des yeux perçants brillent dans son visage mince et pâle, barré par deux épais sourcils.
Nous nous sommes assis auprès de la fenêtre qui domine l'enceinte du parc impérial et le général Mac Arthur parle lentement, tout en fumant sa traditionnelle pipe de maïs.
Il nous remercie du travail accompli pour les prisonniers américains, mais on sent que sa pensée va plus loin... Il songe à tous les hommes que la Croix-Rouge a aidés, protégés, à tous ceux qui, dans leur exil, leur avilissement, n'ont plus d'autre recours que son intervention.
- On a oublié l'inestimable prix de la vie et du sang de l'homme, de sa dignité aussi.
D'une voix dure, il affirme en martelant ses mots :
- La force n'est pas une solution des problèmes. La force n'est rien. Elle n'a jamais le dernier mot... Etrange que je vous dise cela, moi, un tueur professionnel ?
Cet artisan glorieux de la victoire ne dissimule pas que la paix est encore lointaine. Lorsqu'il regarde, là-bas, vers le sud, voit-il encore se dessiner le nuage monstrueux par lequel se sont achevées les hécatombes de cinq années de guerre ?
- Avec les armes actuelles et celles qui vont se développer, un nouveau conflit ne laisserait rien subsister qui vaille la peine d'être mentionné...
En des termes encore plus précis, il évoque ce danger de mort et de destruction qui pèse sur le monde.
- Trop de ressources sont anéanties, et l'épuisement physique est trop grand pour qu'il y ait une guerre dans les vingt ou vingt-cinq prochaines années. Mais après ? Qu'arrivera-t-il si, d'ici là, tout n'est pas mis en œuvre pour sauver l'homme de lui-même ?
II retrouve son ton batailleur pour s'insurger contre les cracks pots, les têtes fêlées, qui troublent et dirigent l'opinion, alors que cette question angoissante – la seule – reste en suspens.
- Qui parle dans un but désintéressé ? Les Églises ne parviennent plus à se faire écouter. Elles ne font entendre leur voix qu'une fois par semaine, alors que, sans arrêt, les crack pots crachent par la radio leur propagande insensée.
Et subitement il nous dit :
- Qui aura les voix assez nombreuses, assez pures, partout présentes, pour parler non plus au nom de la force, mais au nom de l'esprit ?
Un instant de silence.
- Ce sera peut-être la Croix-Rouge...
Mac Arthur a déjà renvoyé deux fois l'officier qui tentait de lui rappeler les tâches qui l'attendent. Il parle depuis vingt minutes et sa voix se fait plus pressante :
- La Croix-Rouge est trop modeste. Elle est trop restée dans l'ombre. La Croix-Rouge ne devrait pas s'en tenir à soigner les blessures physiques et à organiser des secours matériels. Ses buts sont trop restreints. Il lui faut aller au delà...
" La Croix-Rouge tient une position unique dans le monde. Elle jouit de la confiance universelle. Son drapeau est respecté de tous les peuples et dans toutes les nations. Il faut maintenant que cette valeur serve à plein. Il faut l'engager tout au fond du problème..."
Et le réalisme dicte à Mac Arthur ces derniers mots :
- Il s'agit seulement de savoir si vous trouverez les moyens suffisants pour défendre ces idées et propager cette foi... Est-ce que vous aurez I'argent... et les hommes ?
Le livre du Dr Marcel Junod Le Troisième combattant devrait être lu par tous les écoliers et étudiants de Suisse.