L'effet est dantesque et a marqué profondément tous ceux qui en ont été témoin.
(la veille, annulé à la dernière minute pour raison météo, le secteur avait déjà connu un fort bombardement aérien. Les deux fois, les premières lignes US [notamment à la 30th ID] ne sont pas épargnées, causant des pertes que l'on qualifierait aujourd'hui de "collatérales", elles ne seront pas sans conséquences sur BRADLEY et EISENHOWER).
Ce bombardement aérien, délivré par l'aviation de bombardement stratégique, en prélude à un assaut terrestre est une première dans l'histoire de l'US Army.
Il n'y en a eu que trois en Normandie, dont seulement un autre à cette échelle, les deux autres en secteur britannique (dont l'opération "Goodwood", une semaine avant le déclenchement de "Cobra").
Ce bombardement aérien fait exception dans la doctrine US. Cette exception n'est pas la seule, nous allons y revenir.
Pour rappeler le souvenir de l'opération qui allait précipiter la fin de la campagne de Normandie il me paraissait inutile de rappeler une énième fois le déroulé des opérations, celui-ci est connu et reconnu et je vous renvoie vers les nombreux ouvrages y consacrés depuis des décennies.
Je préférais plutôt attirer votre attention sur la triple exception que représente l'opération "Cobra" dans l'art de la guerre à l'Américaine et plus particulièrement en Europe occidentale en 1944-45.
1. Une attaque sur front étroit
Pour lancer son offensive, le Lieutenant General Omar N. BRADLEY choisit un front particulièrement étroit... 7 kilomètres précisément.
Une pratique qui sort de la doctrine US plus habituée des opérations sur front large (se souvenir des discussions EISENHOWER/MONTGOMERY à ce sujet).
Pour s'en persuader, l'historien américain Russell F. WEIGLEY (spécialiste de ce que l'on pourrait appeler "American way of War") a écrit de "Cobra" :
« …une des quelques occasions dans la campagne européenne où les Américains, enclins à user de l’abondance de leurs moyens sur plusieurs fronts, reconnaissent la valeur de la concentration »
2. Une concentration de moyens
Sur ce front particulièrement étroit, BRADLEY choisit de masser pas moins de 6 divisions (dont les 2 plus grosses divisions blindées à sa disposition) :
. les 9th et 30th ID en première ligne, pour mener l'assaut et percer les défenses allemandes ;
. la 1th ID "Big Red One" particulièrement aguerrie et "motorisée" pour la circonstance pour "mettre le pied" dans la porte ouverte par les divisions d'assaut ;
. les 2nd et 3rd Armored (une force blindée de pas moins de 464 tanks Sherman ! Près de 800 chars en y ajoutant les M5 light tanks !) entraînées depuis 1941/42 à exploiter une percée sur le modèle allemand des Blitzkrieg de 1940 et 41.
Pour manoeuvrer l'ensemble, BRADLEY désigne son meilleur général en Normandie : Joe COLLINS (VII Corps) surnommé "Lightning Joe" (Joe la foudre) pour son sens de la bataille et la rapidité de ses prises de décisions.
L'homme qui a mené les opérations de débarquement sur Utah Beach, capturé Carentan et surtout Cherbourg.
Au-delà du VII Corps chargé de percer le front allemand, à sa droite jusqu'à l'océan, le VIII Corps (Major General Troy MIDDLETON) est lui aussi lourdement doté en divisions :
. 4 d'infanterie (8th, 79th, 83rd et 90th ID) ;
. 2 blindées (4th et 6th AD).
Une masse de manoeuvre que l'attaque du VII Corps devrait "débloquer" pour permettre une poussée rapide vers Coutances et surtout Avranches, la porte de la Bretagne et "objectif lointain" de l'offensive.
C'est une concentrations de moyens sans précédent côté US !
(à tel point qu'il est prévu d'activer une seconde armée [la Third US Army du général PATTON] pour prendre les rênes du VIII Corps si la percée pousse jusque Avranches et au-delà).
3. Des bombardiers lourds
Troisième exception du genre pour "Cobra", comme indiqué en introduction : le bombardement préliminaire ne sera pas mené par l'artillerie, comme le veut la "tradition" depuis la guerre précédente.
Le bombardement préliminaire sera bref : 80 minutes.
. une première vague de 1.800 bombardiers à haute altitude (le choix des bombes ne devra pas risquer de bouleverser le terrain au risque d'handicaper l'exploitation rapide par les chars) ;
. une deuxième vague de 350 chasseurs-bombardiers s'attaquera à basse altitude à des cibles spécifiques ;
. une troisième vague de 400 bombardiers bimoteurs pour faire bonne mesure ;
. enfin, l'artillerie renforcée par les Tank Destroyers et la DCA "traitera" la zone de sécurité (celle qui normalement ne doit pas être bombardée par l'aviation mais le sera malheureusement partiellement) en avant des forces d'assaut.

Le front de la First US Army la veille de "Cobra" et le front d'assaut du VII Corps (le rectangle indique la zone à bombarder par l'aviation en prélude à l'aussaut).
Carte extraite de "Breakout and Pursuit" de Martin BLUMENSON
L'observateur averti ne manquera pas de noter le parallèle entre ces spécificités et la manière de faire... de MONTGOMERY (notamment tout au long de la campagne de Normandie) !?
. front étroit ;
. abondance de moyens ;
. emploi de l'aviation stratégique (opérations "Charnwod" et "Goodwood").
Le général anglais DEMPSEY (Commandant de la 2nd British Army en Normandie) y fait référence dans ses mémoires :
Le 10 juillet 1944, BRADLEY vient rendre visite à MONTGOMERY (DEMPSEY est présent) et la discussion porte sur la suite des opérations après la prise de Saint-Lô qui fixe les Américains.
Les principes ci-dessus y auraient été suggérés par Monty dont c'est la marque de fabrique...
Le lendemain, 11 juillet donc, BRADLEY s'enferme trois jours dans sa tente et pose les bases de l'opération "Cobra".
De cette réunion du 10 juillet avec MONTGOMERY, il n'est pas question dans les mémoires de BRADLEY, sinon qu'il indique que c'est à cette date que le nom de code "Cobra" est choisi...
BLUMENSON, l'historien américain officiel de la campagne de Normandie n'en souffle mot lui non plus.
Dans l'historiographie américaine, il faut attendre Carlo D'ESTE pour en (re)trouver l'évocation.
Dès lors... "Cobra", une offensive américaine à la sauce anglaise ?


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