
Durant la seconde guerre mondiale, entre 1942 et 1944, elle a été agent de liaison à Perpignan. À 93 ans, Josette raconte son incroyable destin de plus jeune résistante de France.
Ne rien laisser paraître. Josette Torrent continue d’appliquer, à 93 ans, le conseil que son père lui a donné lors de sa première mission de résistante. Elle avait alors 12 ans. La mise en plis impeccable, le sourire courtois, assise bien droite dans le salon de son petit pavillon de Perpignan, elle ne montre rien de sa fatigue causée par sa tournée des médias parisiens à l’occasion de la sortie de son livre sur son passé de jeune résistante.
Josette a le sens du devoir. Depuis toujours. Doublé d’un courage précoce. La première fois c’était lorsqu’elle a fui Saint-Malo à l’âge de 11 ans avec Thérèse, sa mère, et Micheline, sa petite sœur, pour passer en zone libre et retourner dans sa ville natale, à Perpignan.
"Les Boches", Josette les déteste
"Maman voulait cacher les économies dans nos chaussures mais c’était impossible. Alors j’ai eu l’idée de les mettre dans le corps de ma poupée." La petite fille passe tout le trajet, son poupon blotti contre sa poitrine, souriant de malice aux soldats allemands qu’elle croise.
"Les Boches", elle les déteste aussi fort qu’elle aime son pays. La France pour la petite Josette c’est "comme une personne, quelqu’un de la famille, à qui on doit le respect". Elle porte en elle quelque chose de bien plus résolu qu’un patriotisme de circonstance. Elle tient ça de son père, Michel. Il est son modèle, son héros. C’est un bel homme, élégant, qui travaille aux Dames de France à Perpignan, mais "étrangement secret" depuis le début de la guerre. Père et fille s’adorent. "C’est lui qui m’a élevée", affirme-t-elle, "comme un garçon, je me rends compte aujourd’hui".
Un jour, elle le trouve étendu sur le sol de la cuisine en proie à d’atroces douleurs dues à des abcès. "Il m’a dit, “je dois te confier quelque chose de très important”. Là, il m’a expliqué qu’il faisait partie de la Résistance. Moi je ne savais même pas ce que c’était. Je croyais que c’était le nom d’un nouveau magasin." Michel Torrent appartient au réseau Gallia. Il n’est pas en état de mener à bien sa mission. Alors, il la confie à sa fille, une complice de confiance, il en est sûr. Josette, collégienne espiègle, 12 ans, devient agent de liaison de la Résistance. Nous sommes en 1942. La guerre est mondiale et totale.
"Il m’avait donné un document. Je devais aller sous le tunnel de Saint-Assiscle de Perpignan. Il m’avait juste dit que la personne aurait un chapeau et qu’elle sifflerait “Auprès de ma blonde”." Josette plonge dans le tunnel, attend et finit par être bousculée par un homme au chapeau qui sifflote l’air et lui prend le document. Première mission accomplie.
"Je n’ai jamais eu peur"
"J’étais toute contente. Bon, je n’en menais pas large. Je craignais surtout de ne pas réussir à faire ce que mon père m’avait demandé." Il va lui confier d’autres missions. Pour être encore plus discret, il fabrique dans son atlas de l’école, des caches pour y glisser les documents secrets. Jamais Josette ne sait ce qu’elle transporte. "Moins tu en sais, mieux c’est", lui dit son père. "Je m’asseyais sur un banc dans le parc en face du collège Sévigné où j’allais, je sortais mes affaires avec l’atlas au-dessus et j’attendais. La personne s’asseyait à côté et faisait l’échange. Mon père me disait toujours de ne rien laisser paraître. “Seuls tes yeux doivent bouger” m’ordonnait-il. C’est ce que je faisais. Je gardais mon sang-froid. Je n’ai jamais eu peur."
Un jour, il lui demande d’écrire une lettre codée à un certain Rex. Cette fois, Josette brave l’interdit et demande à son père qui est ce Rex. "Il m’a répondu : “c’est le grand patron”. J’ai compris bien plus tard qu’il s’agissait de Jean Moulin." Parfois aussi, Josette part pour de longues balades dans les montagnes pyrénéennes avec son père.
"Qui se méfie d’une petite fille ?"
Ils aident en réalité à faire passer la frontière espagnole à des combattants. "Avec toi, les Allemands ne se douteront de rien", me disait-il. "Qui se méfie d’une petite fille ?"
En 1944, "Perpignan est plein de boches", des arrestations ont lieu tous les jours. Son père finit par être arrêté par la Gestapo le 2 mars 1944. "C’est la directrice de l’école qui me l’a annoncé. Je n’ai aucune certitude mais je pense qu’elle était elle aussi résistante." Josette part sur le champ dans la maison familiale. "Papa m’avait dit : si je suis arrêté, ne laisse aucune trace." Dans le potager où sont dissimulés les documents secrets – certains dans les roseaux qui tenaient les plants de tomates – l’adolescente brûle tout. Sauf l’atlas.
Après l’arrestation de son père, elle continue
Sa mère qui la surprend, la traite de folle. "Elle m’a dit. “Qu’est-ce que tu fais ?”. Je lui ai expliqué que papa était résistant. Ce qu’elle savait. Elle m’a dit que je ne connaissais rien de tout ça et que je racontais n’importe quoi. Elle était résistante elle aussi et j’étais au courant même si elle ne me l’avait jamais dit. Je lui ai dit : “je sais tout maman, parce que moi aussi je suis ésistante !” Elle est tombée des nues. Mon père ne lui avait rien dit. C’était notre secret à tous les deux".
Michel Torrent est déporté à Buchenwald et meurt à Flossenbürg le 17 novembre 1944. Le jour où elle apprend qu’il ne reviendra pas, Josette reste pétrifiée contre le mur de la cuisine, muette. Elle finit par formuler une seule phrase : "papa n’est pas mort".
Josette va continuer son "devoir". Par deux fois, elle va encore mener des missions d’agent de liaison.
La guerre finie, elle croit encore au retour de son père. "Quand ses copains me racontaient des anecdotes, je leur disais, “arrêtez, papa me le racontera quand il reviendra”." Josette poursuit sa vie dans le déni et avec le fantôme de ce père disparu qu’elle voit partout. Elle ne laisse rien paraître ni de son chagrin, ni de son espoir et tait son histoire. Elle travaille à la préfecture, se marie, a trois enfants, divorce puis se remarie.

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