Post Numéro: 121
de martial duteil
30 Nov 2010, 17:16
Vraiment une très intéressante communication, cette circulaire du 12 mai 1943 signée par le général Leclerc (écrite par lui ?). Elle illustre parfaitement une exigence de cette époque tourmentée pour les officiers et les militaires français en activité : à partir de juin 1940, aucun militaire, aucun aviateur, aucun marin (nous ne nous éloignons pas de Godfroy) ne pouvait jouer son rôle sans mettre en oeuvre d’une manière ou d’une autre des considérations politiques. Il leur était devenu inévitable de « faire de la politique ». Demeurer dans l’armée de l’armistice, c’était rester sous la bannière de Vichy (de Lattre, par exemple jusqu’en novembre 1942). Servir en AFN, c’était aussi accepter une allégeance officielle à l’Etat français (Juin, par exemple jusqu’en novembre 1942). Rejoindre Londres, c’était bien sûr rallier la France Libre (exemple: Leclerc, Muselier, etc. .). Rester à l’ancre dans la rade d’Alexandrie, comme Godfroy, c’était reconnaître l’autorité de Vichy et afficher l’acceptation de l’armistice. A tous ces responsables militaires, il était impossible d’être politiquement neutres. Bien entendu leurs options n’avaient pas nécessairement un caractère définitif et la période charnière de fin 1942 a provoqué maints ralliements au bon combat.
Dans la rivalité Giraud/de Gaulle, Leclerc n’était donc pas neutre, même si dans sa circulaire du 12 mai il adoucit le ton par rapport à ses fortes convictions gaullistes.
A cette date la Force Leclerc – qui est encore loin d’être la 2ème DB – se trouve en Tunisie. Les batailles contre les forces allemandes et italiennes touchent à leur fin. Les hommes de la FL vont pouvoir prendre du repos. Dans les jours qui viennent, alors qu’ils en étaient séparés dans les combats, ils vont sans doute rencontrer d’autres soldats français, ceux de l’armée d’Afrique, venus d’Algérie. Or ces derniers ont le général Giraud comme commandant en chef !
Quelques chiffres : En Tunisie, la FL compte environ 3.000 hommes, la Division des Français Libres (DFL) 10.000 et l’armée d’Afrique 80.000. Un précision aussi : ces derniers ne sont pas nécessairement des partisans de Giraud et depuis plusieurs mois beaucoup se laissent recruter par les FFL.
Quelque temps avant de signer la circulaire du 12 mai 1943, Leclerc a rencontré Giraud. Il lui a demandé sans détour de se rallier à de Gaulle. Refus de Giraud, bien entendu, exprimé avec une certaine morgue.
Autre incident significatif du fossé séparant les soldats gaullistes de l’armée d’Afrique, lors du défilé de la victoire, le 20 mai à Tunis : les hommes de Leclerc et de Koenig défilent avec ceux de Montgomery, pas avec les soldats de Giraud.
Dans le texte de cette circulaire on trouve beaucoup de termes et de notions de l’époque :
-L’emploi du mot « mystique », qui appartient au vocabulaire religieux, pour parler du gaullisme ou du pétainisme ; nous y voyons maintenant des notions politiques
-Le mot « cadre » pour désigner les officiers : quel syndicaliste, quel employeur aujourd’hui se rappelle que ce vocable courant de la société civile nous vient de l’armée ?
-L’opinion publique « restreinte dans un pays de colonisation » : si l’on comprend bien, Leclerc ne semble vouloir retenir en 1943 que l’opinion des européens d’AFN ?
-Enfin, in fine, un appel non dissimulé, à ce que l’on va bientôt officialiser sous le nom de « épuration » (un premier texte juridique pris à Alger en août 1943, je crois).