Il n'y avait aucun indice pouvant laisser croire à une attaque russe, mais du côté allemand, c'était autre chose. Une énorme concentration de forces armées en Pologne, la présence d'un million de soldats nazis dans les Balkans, la conquête récente de la Grèce et de la Yougoslavie, l'occupation de la Roumanie, de la Hongrie et de la Bulgarie. Les Allemands tentaient maladroitement de cacher leurs intentions au Kremlin tandis que les Russes espéraient naïvement éviter l'affrontement avec les Germains.
Les récits de Friedrich Werner von Schulenburg, ambassadeur d'Allemagne à Moscou à cette époque, rapportent de plusieurs façons les tentatives de Staline pour réaffirmer l'amitié entre les deux pays à l'heure où Hitler était déjà décidé à lancer
Barbarossa. On put voir Staline, entourant les épaules de von Schulenburg en public, déclarer:
"Votre pays et le mien doivent rester amis, monsieur l'ambassadeur, et vous devez tout faire pour cela." Se tournant ensuite vers le colonel Krebs, attaché militaire allemand, il dit aussi: "Nous resterons vos amis contre vents et marées."
Les Russes avaient de plus accepté précédemment à contrecoeur la proposition d'une frontière commune des deux pays entre le fleuve Igorka et la mer Baltique. Pendant son séjour à Berlin en 1941, Schulenburg s'évertua à convaincre Hitler que la Russie maintenait des intentions pacifiques à l'égard de l'Allemagne:
"Si en 1939, la Russie s'est abstenue de s'allier, contre nous, à la France et à l'Angleterre encore vigoureuses toutes les deux, ce n'est pas aujourd'hui, alors que la France est vaincue et l'Angleterre aux abois, qu'elle va commettre l'imprudence de nous provoquer. Je suis certain, au contraire, que Staline est disposé à s'engager plus avant dans la voie des concessions."
Schulenburg aurait tout aussi bien pu utiliser l'argument de la continuation du trafic via la Sibérie de céréales, de pétrole, de manganèse ou autres métaux, de même que l'ajout d'un transport ferroviaire en Mandchourie pour acheminer le caoutchouc d'Extrême-Orient. Alors que de son côté, l'Allemagne nazie se faisait de plus en plus avare en fournitures de machines-outils destinées à la Russie.
Le 20 avril 1941, Staline protesta contre la violation de l'espace aérien soviétique par la Luftwaffe. Un appareil de reconnaissance tombé le 15 avril ne pouvait nier sa vocation d'espionnage avec parmi sa cargaison une caméra, plusieurs bobines de pellicules impressionnées, et un relevé topographique de l'ouest de la Russie. Le gouvernement soviétique conserva une attitude conciliante en ordonnant de ne pas abattre les avions allemands survolant le territoire soviétique si ces infractions demeuraient peu nombreuses. Autre attitude conciliante, Staline se plie aux exigences du Führer et expulse du pays les diplomates yougoslaves, norvégiens, grecs, et belges.
Déclaration de Schulenburg le 12 mai:
"Ces manifestations calculées témoignent de la part du gouvernement de Staline la volonté d'alléger la tension actuelle des relations germano-russes et de créer un climat plus favorable à l'avenir. Staline s'est toujours montré l'avocat de l'entente entre le Reich et l'U.R.S.S."
Schulenburg utilise ici le terme "gouvernement de Staline" pour la première fois probablement à cause de la décision du dictateur soviétique de se nommer lui-même premier ministre en remplacement de Molotov. Voici d'ailleurs comment l'ambassadeur allemand interpréta le geste:
"À mon sens, Staline s'alarme de la tension croissante des relations germano-soviétiques et en rend la diplomatie maladroite de Molotov en partie responsable. Il juge la situation internationale très grave et vient d'assigner à sa politique étrangère un objectif d'une suprême importance qu'il espère atteindre par ses efforts personnels, à savoir préserver l'U.R.S.S. d'un conflit avec l'Allemagne."
Von Schulenburg devint de plus en plus suspicieux, d'autant plus que chaque voyageur allemand transitant par Moscou répandait la rumeur de préparatifs pour un conflit à venir. Le gouvernement américain lança un avertissement aux Russes début janvier suite à des informations recueillies par Sam Woods, attaché commercial de l'ambassadeur des États-Unis à Moscou. Pourquoi la Russie n'a-t-elle pas prêté foi à cette information ? Peut-être à cause du ralentissement du transport de fournitures en provenance des U.S.A. qui considéraient l'aide à apporter aux Britanniques plus urgente.
Malgré les rumeurs persistantes fusant de toutes parts, Molotov rencontra Schulenburg le 22 mai et l'ambassadeur allemand nota:
"Molotov s'est montré très aimable, sûr de lui et, comme toujours, très averti... Les deux hommes les plus puissants de l'Union Soviétique s'efforcent par-dessus tout d'éviter un conflit avec l'Allemagne."
Le 14 juin, une semaine avant
Barbarossa, Molotov fit appeler Schulenburg pour lui lire une déclaration de l'agence Tass selon laquelle le gouvernement soviétique accusait Sir Stafford Cripps de répandre outre-Manche et ailleurs des rumeurs concernant l'imminence d'un conflit armé entre le Reich et l'U.R.S.S. . Le gouvernement soviétique qualifiait les rumeurs "d'absurdités manifestes et de maladroites manoeuvres de propagande émanant d'ennemis acharnés de l'Allemagne". Dans les milieux soviétiques officiels, on estimait que "les rumeurs prêtant à l'Allemagne l'intention de faire la guerre à l'U.R.S.S. sont absolument dénuées de fondement".
Quelques heures avant le déclenchement des opérations allemandes, Molotov convoqua Schulenburg qui relate:
"À en juger d'après certaines indications, m'exposa Molotov, le gouvernement allemand est mécontent du Kremlin. Des rumeurs insistantes circulent touchant un conflit germano-russe imminent... Le Kremlin ne comprend pas les raisons des griefs allemands... Il aimerait que je les lui communique et lui dise ce qui provoque la tension actuelle des relations entre nos deux pays. Je lui dis que, manquant de renseignements précis, je n'étais pas en mesure de lui répondre."
Il eut sa réponse quelques heures plus tard quand Hitler, se servant de ses habituels mensonges visant à justifier ses agressions, ordonna à ses forces de "parer à la menace selon tous les moyens dont elles disposent."
La carrière de von Schulenburg prit fin de cette façon. On le rapatria en Allemagne; Désabusé, il joignit les rangs de l'opposition hostile aux nazis menée par Hassell. Il fut exécuté par la Gestapo le 10 novembre 1944 à la suite du complot contre Hitler.
Friedrich Werner von Schulenburg
Pour ajouter du poids aux dires de Schulenburg, notons aussi que l'ambassadeur d'U.R.S.S. à Berlin, Wladimir Dekanozov, ignorant tout, venu protester au sujet de nouvelles violations de l'espace aérien soviétique, apprit de la bouche de Ribbentrop que "la question était dépassée." Il lui remit un document qui expliquait les raisons pour lesquelles l'Allemagne entrait en conflit avec la Russie !
Même quelques heures après le début de
Barbarossa, Halder note dans son journal que le gouvernement soviétique demandait au Japon sa médiation entre le Reich et l'U.R.S.S. d'après des émissions radiophoniques interceptées. Le général Blumentritt était surpris du silence de l'artillerie russe, mais un autre message radiophonique intercepté expliquait pourtant bien la confusion soviétique: "Les Allemands nous tirent dessus, que faut-il faire ?"
Ces preuves étant amenées, pourquoi l'idée d'une agression de la part des Russes a-t-elle fait son chemin ? Probablement grâce à la propagande d'Hitler qui envoûtait tellement ses généraux, que seul von Paulus admit plus tard son scepticisme face à une telle éventualité.
Sources: Le Troisième Reich des origines à la chute par William l. Shirer
Dernière édition par Audie Murphy le 28 Aoû 2005, 13:05, édité 2 fois.